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Le génie de Virgile

Article publié dans le n°1132 (16 juil. 2015) de Quinzaines

En 1962, le Premier ministre Michel Debré détaille la débâcle des élections législatives, qui va d'ailleurs lui coûter son poste à Matignon. En réponse, avec humour, le général de Gaulle cite Virgile: Infandum, regina, iubes renovare dolorem ("C'est une indicible douleur, reine, que tu m'invites à renouveler").
En 1962, le Premier ministre Michel Debré détaille la débâcle des élections législatives, qui va d'ailleurs lui coûter son poste à Matignon. En réponse, avec humour, le général de Gaulle cite Virgile: Infandum, regina, iubes renovare dolorem ("C'est une indicible douleur, reine, que tu m'invites à renouveler").

C’est dans l’Énéide (livre II), quand Didon, reine de Carthage, prie Énée de raconter ce que furent ses malheurs depuis la chute de Troie, sa patrie. Cependant, la reine « longum bibebat amorem » (« buvait l’amour à longs traits »). Les traductions, précises et souples, aident le lecteur de cette Pléiade heureusement bilingue à apprécier les expressions latines. Or, c’est de la force des vers latins que nous avons besoin. Didon, qui avait renoncé à l’amour, est amoureuse, et elle va souffrir : « Illum absens absentem auditque videtque » (« Absente, elle l’entend et l’aperçoit, absent »).

De même, dans le chef-d’œuvre de J. M. Coetzee, Disgrâce, un vers de Virgile joue un rôle mystérieux et éclairant : « Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt ». Au livre I, Énée admirait en pleurant, dans un temple de Carthage, la représentation figurée de la guerre de Troie (comme beaucoup d’épisodes, celui-ci est imité d’Homère). « Le monde connaît les larmes et le sort des mortels touche le cœur. » D’autres traductions, d’autres interprétations de ce vers frappant et obscur sont d’ailleurs possibles. Il faut garder le vers latin en mémoire.

Et Mercure, quand il apparaît à Énée endormi, pour le presser de partir chercher l’Italie qui lui est promise, l’avertit ainsi d’un possible revirement de l’humeur de Didon : « Varium et mutabile semper / Femina » (« Une femme est toujours / un être qui varie, changeant »). La donna è mobile...

On voudrait citer tant de vers : l’évocation de la Renommée, Fama, qui a inspiré Beaumarchais (et Mozart) ; les vers dont s’est souvenu La Fontaine quand il a écrit : « Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts ». Ou quand Vénus se révèle à Énée, au livre I : « et vera incessu patuit dea » (« sa démarche révéla la déesse »), qui a inspiré Nerval, lorsque dans Aurélia un rêve lui montre une dame merveilleuse : « Je la perdais de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur. » Et aussi Jensen dans sa Gradiva, que Freud a commentée avec délice.

Dans l’Énéide encore (livre III), Énée arrive en Épire et y retrouve Andromaque, qui conserve le souvenir de son époux Hector à l’aide d’une sorte de maquette de la ville de Troie : « in luco falsi Simoentis ad undam » (« dans un bois près de l’onde d’un faux Simoïs », le fleuve qui coulait à Troie). Dans « Le cygne », Baudelaire aux Tuileries ranime cette vision, avec sa compassion à lui : « Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve, / Pauvre et triste miroir où jadis resplendit / L’immense majesté de vos douleurs de veuve, / Ce Simoïs menteur... »

La valeur de cette nouvelle édition est de donner non seulement les trois œuvres canoniques (car Virgile, c’est une Bible) du poète, les Bucoliques, enchanteresses et d’interprétation parfois difficile, les Géorgiques qui célèbrent le travail agricole mais aussi l’apiculture (au livre IV) et l’Énéide ; mais également les poèmes d’attribution douteuse ou discutée, comme Culex, « Le moustique », sorte d’épopée en miniature, ainsi qu’une partie d’une Vie de Virgile – celle de Donat, qui date du IVe siècle. Le tout complété par des notices, des notes (parfois un peu répétitives, mais il y a trois auteurs) et des commentaires qui sont de véritables essais.

Relire ces milliers d’hexamètres dactyliques, dans le texte et en traduction... Ici, c’est la quantité des syllabes qui compte, et pas les rimes ; mais aussi la façon dont la syntaxe, l’organisation des phrases, si importante en latin, s’intègre dans le vers : coupes, rejets, l’art de trouver les mots qui, pour raconter l’histoire ou décrire une scène, sauront s’ordonner, se suivre ou au contraire se laisser séparer (les déclinaisons, donnant à chaque mot une fonction précise, le permettent), demandant à l’auditeur – car les poèmes de Virgile furent lus, et joués sur la scène – ou au lecteur de ressaisir le mouvement et d’admirer les trouvailles, les surprises, d’éprouver les émotions si diverses que le poète met en jeu. Pierre Klossowski avait voulu, dans sa traduction de l’Énéide, restituer en français le drame de la phrase et du vers virgilien. Bien d’autres traductions existent. Celle que l’abbé Delille avait donnée des Géorgiques en 1769, en alexandrins rimés, est une réussite.

On connaît assez bien la carrière du poète (70-19 avant J.C.), ami de Mécène, d’Horace et du futur Auguste que son œuvre célèbre. Trois ans pour composer les dix Bucoliques, trois ans pour les quatre chants des Géorgiques, dix ans pour l’Énéide que sa mort, à Brindisi, au retour d’un voyage en Grèce, laisse inachevée. Il avait donné l’ordre de la brûler. C’est le moment que développe le roman d’Hermann Broch, La Mort de Virgile, publié en 1945 aux États-Unis, où l’écrivain autrichien s’était exilé. L’hésitation devant l’œuvre. Une œuvre qui suscite l’admiration, le désir d’y puiser, et une sorte d’incrédulité.

Pierre Pachet

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