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L'objet des enquêtes d'Anouk Cohen – le livre – paraît au premier abord banal tant il semble une évidence. Pourtant, quand elle nous montre l'écart entre le Coran et, par exemple, le « livre archive » tel qu'il est né dans le Maroc de Mohammed VI dans lequel les victimes des bagnes et des tortures de la période antérieure décrivent leur calvaire, elle présente des situations complètement différentes. Un même mot peut en effet désigner des attitudes et des projets très divers. Anouk Cohen nous invite donc à passer de l'autre côté de l'objet, d'en visiter les coulisses pour mettre au jour des conduites très variées vis-à-vis du livre au Maroc, les multiples relations qui peuvent s'établir avec lui et par lui.
Anouk Cohen
Fabriquer le livre au Maroc
L'objet des enquêtes d'Anouk Cohen – le livre – paraît au premier abord banal tant il semble une évidence. Pourtant, quand elle nous montre l'écart entre le Coran et, par exemple, le « livre archive » tel qu'il est né dans le Maroc de Mohammed VI dans lequel les victimes des bagnes et des tortures de la période antérieure décrivent leur calvaire, elle présente des situations complètement différentes. Un même mot peut en effet désigner des attitudes et des projets très divers. Anouk Cohen nous invite donc à passer de l'autre côté de l'objet, d'en visiter les coulisses pour mettre au jour des conduites très variées vis-à-vis du livre au Maroc, les multiples relations qui peuvent s'établir avec lui et par lui.

Anouk Cohen nous montre donc l'inadaptation des mots aux pratiques, leçon permanente qui exige de remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier, afin de tenir compte de leur multiplicité, de sortir de l'ordinaire[i]. Ainsi, « l'écriture divine » que le Coran donne à lire lui confère un statut unique qui entraîne des utilisations spécifiques, riche matière pour l'anthropologue. Autour de cette question se trouve le meilleur du livre d'Anouk Cohen quand, par exemple, elle nous montre, dans une extraordinaire scène, une dame venir dans une librairie de Casablanca acheter un Coran avec un but précis : apprendre des sourates par cœur. Nous sont alors montrés les va- et-vient du libraire qui va chercher des éditions successives correspondant de mieux en mieux aux désirs de la cliente qu'il arrive peu à peu à cerner. Il lui en apporte successivement six, et la dernière qui répond à toutes les attentes, y compris comptables, serait quand même mieux en rouge, « c'est plus joli ». Pour accéder à une telle situation, l'enquêtrice a dû s'installer dans la librairie, établir des relations de connivence avec la cliente à travers, peut-on présumer, l'usage de l'arabe. Une telle scène ne peut être suscitée par nul autre livre que le Coran car, si les éditions en sont innombrables et toujours renouvelées, son texte est toujours le même : l'écriture divine. En outre, « tous [l'] ont en plusieurs exemplaires », parfois déposés en différents lieux et, en tout cas, pour différents usages. 

Évidemment, les relations avec les autres titres ne peuvent faire l'objet de rencontres aussi parlantes, aussi insolites à nos yeux, aussi fortes. Ainsi, quand Anouk Cohen évoque les éditeurs, les discours qui leur sont consacrés sont tellement « formatés » que les sources de deuxième main suffisent pour parler des spécificités marocaines, qui, établies qui plus est à une échelle nationale, échappent aux entretiens. C'est une des raisons pour lesquelles limiter le Maroc des livres à Rabat et Casablanca ne soulève aucune difficulté, l'objectif du travail étant d'en présenter les spécificités, fussent-elles locales. Au lecteur, à ses risques et périls, d'élargir à l’ensemble du pays les leçons que lui fournissent ces résultats. 

Pour cela, Fabriquer le livre au Maroc prend parfois une dimension encyclopédique quand il cherche à examiner toutes les facettes de cet objet évanescent qu'est le livre, ce qui le conduit – loi du genre – à utiliser des informations de qualité inégale. Un projet, si vaste et si hétéroclite, dépasse en effet les possibilités d'une simple enquêtrice, quelles que soient ses compétences et ses capacités. Même si l'anthropologue a cherché à assister personnellement à toutes les étapes du parcours du livre de l'écriture à la diffusion, étant donné sa longueur et sa diversité elle n'a nécessairement pas pu obtenir des informations de la même qualité à toutes les étapes de ce long voyage, d'autant que des locuteurs si différents ne pouvaient avoir que des attitudes diverses. L'ampleur de la bibliothèque utilisée et la profondeur de l'érudition contribuent également à la diversité des regards. 

Heureusement, Anouk Cohen s'appuie la plupart du temps sur les propos de ses interlocuteurs, cités très souvent en train de verbaliser leurs pratiques. Elle donne à lire leurs paroles qui permettent de comprendre le point de vue de chacun, mais n'utilise que leur contenu. Elle aurait pu aller encore plus loin en se servant de la façon dont ils parlent : le ton, les lapsus, les hésitations, les registres de langage, et, j'imagine, les jeux entre l'arabe et le français. Non qu'elle soit étrangère à ces considérations – elle évoque ainsi un locuteur qui ne peut « réussir à dire ‟je t'aime” en arabe », et pour le faire passe au français – mais elle n'utilise pas toutes ces possibilités faute de s'appuyer sur l'anthropo-linguistique américaine (Hymes, Gumperz, Duranti, Ochs...). Quand elle passe du français aux langues arabes, elle se prive d'instruments qui utilisent toutes les ressources du bilinguisme – fût-il diglossie – avec lesquelles chacun joue. Pourtant, sensible à ces jeux en raison, entre autres, de ses compétences rares, Anouk Cohen utilise dans ses démonstrations les différences de langues et les divers registres que chacune d’entre elles utilise. 

D'autant que l'accroissement du nombre de romans conduit au Maroc à l'utilisation de plus en plus affirmée du « je ». Cette posture qui passe par le français, relativement familier de ce pronom et de ce point de vue – sauf dans trop de textes académiques –, rencontre en arabe un « fait nouveau ». Anouk Cohen nous présente ainsi la démarche d’une série de romanciers qui bouleversent le conformisme politique, sexuel, poétique et langagier pour proposer de nouvelles formes d'écriture. Elle nous présente le travail de plusieurs écrivaines pour nous montrer les divers murs que, de l'écriture à la lecture, elles ont dû renverser pour arriver à exprimer ce qui leur tient à cœur. 

Les enquêtes ainsi présentées n'ont pu se réaliser que par le statut auquel la chercheuse a su accéder. Même si j'aurais aimé connaître sa place dans chacune des situations étudiées, cas par cas, un préambule nous présente les conditions de la réalisation de son projet. Femme, fille de Marocaine, anthropologue, connaissant les divers registres de l'arabe (classique et dialectal), mais aussi affichant la volonté de perfectionner ses connaissances dans ces domaines, elle a travaillé comme stagiaire ou salariée dans plusieurs maisons du livre tant en France qu'au Maroc. Ce statut peut se résumer en deux mots, complicité et empathie, relations qui traversent tout le livre et expliquent tant son ampleur que sa subtilité. Elle était des leurs, au point qu'un d'eux a pu lui dire (en arabe) : « Ici, tu t'appelles Fatima et dehors les gens continueront à t'appeler Anouk. » Comme elle le dit, elle était à la fois dans et hors leur monde, « dans » pour enquêter, « hors » par la dynamique même de l'écriture. 

[i] Ordinaire : « habitude de mise en forme langagière des pratiques et des événements qui surviennent » (Éric Chauvier). 

Bernard Traimond

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