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Après Comme si quelque (Comp’Act, 2006) et Icare crie dans un ciel de craie (Belin, 2007), Martin Rueff n’avait plus publié de livre de poésie. Il faut par conséquent saluer ce retour, ou ce recours de nouveau au poème avec La Jonction (Nous, 2019), qui en annonce très certainement d’autres, et de prochains.
Martin Rueff
La Jonction
(Nous)
Après Comme si quelque (Comp’Act, 2006) et Icare crie dans un ciel de craie (Belin, 2007), Martin Rueff n’avait plus publié de livre de poésie. Il faut par conséquent saluer ce retour, ou ce recours de nouveau au poème avec La Jonction (Nous, 2019), qui en annonce très certainement d’autres, et de prochains.

Quelque dix années séparent maintenant Icare de La Jonction. Mais Icare n’a pas fait que crier dans le désert. Loin de là. Beaucoup de fronts mobilisent Martin Rueff, à commencer par la revue Po&sie de Michel Deguy et Claude Mouchard, dont il est un des corédacteurs en chef. Aussi, la « jonction » est un titre qui s’applique admirablement à cette œuvre et à l’engagement qui la porte. Jonction entre le temps qui passe et ces eaux dans lesquelles on ne se baigne jamais deux fois. Jonction entre poésie et philosophie (Foucault, Lévi-Strauss…), entre les langues, plus particulièrement française et italienne (Pavese et Calvino, Ginzburg et Agamben…), entre la « relation critique » (Rousseau, Starobinski…), qui replace l’essai au centre de nos préoccupations…

À l’image du bleu ou des bleus, ceux qui créent des hématomes et qui impriment à La Jonction sa couleur, Martin Rueff a le souci du poème. Il pense, il écrit, il traduit tout en poème. Pour lui, à n’en pas douter, le poème, la grande et large fonction hospitalière du poème, plus que le roman, malgré son hégémonie, est à la jonction de tous les genres. Notre devoir est de le sortir de l’ornière hermétique ou culturelle où nous voudrions le réduire.

Dans La Jonction, il s’agit de la jonction de deux fleuves, l’Arve et le Rhône, à Genève où Martin Rueff enseigne la littérature à l’université. On imagine qu’il a donc vu, reconnu dans ce paysage qui a fini par devenir familier à son regard quelque chose de lui-même, de nous-mêmes, de notre errance entre allers et retours d’une ville, d’un pays ou d’une langue à l’autre, entre nos identités et nos différences, nos désunions ou nos illusions… On lit également une métaphore puisque la jonction des deux fleuves serait celle de deux amants : « la commissure de deux beaux draps fluviaux, beige l’un, vert l’autre qui se retrouvent, à plat, après s’être cherchés en dévalant, pour s’affaler, étalés, planes, nappes à la couture sans écume au fil de l’eau sœurs ou frères lovés, ou amants au creux du lit quand tu cherches comment dormir contre moi… »

Il est ainsi possible de décliner les nombreuses variations qu’offre le poème que Martin Rueff a rêvé comme un « dispositif ». Dans le livre, le poème éponyme de « La jonction » est d’abord la jonction entre deux autres parties, L’amer fait peau neuve et L’enrouement d’Actéon. Mais si le livre converge vers un centre que symbolise la jonction de l’Arve et du Rhône, une force centrifuge ouvre de multiples directions. On remarque par exemple en lisant La Jonction combien Martin Rueff joue entre les registres métriques ou linguistiques, conjuguant prose et vers, lyrisme ou parodie, plus proche dans ce sens de Dante (de Dante et de Zanzotto) que de Pétrarque selon une distinction canonique en Italie.

Le tout premier poème, presque à l’accent villonien, dans L’amer fait peau neuve, est un hymne à la Vierge, une « prière au caban bleu de Marie », et indirectement au drapeau bleu de l’Europe. L’amer est une mer, la Mare Nostrum, les « complaintes de Mare eorum » de la crise migratoire que nous traversons. On entre par là même dans une gravité, toutes ces plaies que nous devons panser et qui lestent le livre, qui procure une réelle émotion. Il en va de même de la double forme qu’adopte « La jonction » dans la seconde partie. Le titre qui accompagne ce long poème, et qui s’achève dans une prose descriptive (oulipienne), est en italien : « Essere due fiumi » (être deux fleuves). Au début, il est nécessaire de faire alterner la lecture, tantôt en italique sur la page de gauche (série A de l’Arve), tantôt en romain sur la page de droite (série R du Rhône). Puis le A et R, comme des Allers et des Retours, se rejoignent, se fondent en chantant le désir de s’aimer en une seule langue. Le refrain qui rythme cette espèce de litanie poignante est un vers d’Umberto Saba que Martin Rueff traduit librement en citant d’autres poètes : « Trattenerti, volessi anche, non posso… » (te retenir, le voudrais-je, que je ne peux)[1].

La troisième partie, L’enrouement d’Actéon, plus disjonctive, à part, est une relecture parfois burlesque du mythe de Diane et d’Actéon, qui peut se lire comme une performance (elle a eu lieu un soir de printemps 2018 au musée de la Chasse). On retrouve un peu dans cet Actéon ce qui caractérisait Icare. La chasse se substitue à la plongée sous-marine. Les équipements ne sont plus les mêmes ni la terminologie (« …mon équipement se composait de t-shirts adhérents polyester et coton, antitranspirants… ». On suit Actéon par-delà Ovide et le mythe de Diane. Ce n’est pas le dénuement de la déesse qui focalise l’attention de Martin Rueff, mais le dénouement du chasseur. Quelle langue parle Actéon après sa métamorphose en cerf parce qu’il a violé la nudité de Diane ? Les chiens qui dévorent Actéon enrouent le poème. Actéon gémit ces noms dans une langue qui n’est plus humaine. La jonction cette fois rencontre la question animale à laquelle essaie de répondre le texte en prose qui se perd à la fin du livre dans la mer du poème (« Sanglot glosant ») : « Actéon fait la liste des noms de ses chiens, de ses chiens adorés, de ses trente-six chiens comme autant de chandelles aux abois de cerf. Or ces chiens qu’il voudrait appeler de leurs noms de sa voix d’homme qui les a nommés, il les appelle de sa voix de cerf qui les excite. » Traduire l’intraduisible. La langue des oiseaux. Donner la parole à l’inaudible.           

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Cristina Campo dans Les Impardonnables (Gallimard, 1987) questionnerait à sa manière ce devenir-animal du poème : « Les cerfs enfermés dans un parc, offerts hagards et pleins de grâce aux regards distraits, ne se demandent pas : pourquoi avons-nous perdu la grande forêt et notre liberté, mais : pourquoi ne nous chasse-t-on plus ? »

[1] Ce vers de Saba, qu’on trouve dans Uccelli (Oiseaux) fait écho au dernier numéro de la revue Po&sie (n° 167-168), Des oiseaux

Jean-Pierre Ferrini