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La publication du très volumineux « Journal inédit », tenu de 1937 à 1950 par le philosophe Alain, a fait l’effet d’une bombe.
Alain
Journal inédit (1937-1950)
La publication du très volumineux « Journal inédit », tenu de 1937 à 1950 par le philosophe Alain, a fait l’effet d’une bombe.

Michel Onfray y a trouvé l’occasion d’écrire en urgence un Solstice d’hiver. Alain, les Juifs, Hitler et l’Occupation (éditions de l’Observatoire, 2018). Mais alors qu’Onfray se réjouit habituellement de détruire certaines de ses cibles, il semble ici écrire ce livre comme à regret. Pour ceux qui, comme lui, ont admiré l’antimilitariste, le théoricien du Citoyen contre les pouvoirs, le grand professeur de khâgne, que fut Alain, comment ne pas être abasourdi et effondré par tout ce que l’on découvre dans le Journal et qu’Onfray résume ainsi : « Des propos antisémites, des éloges de Hitler, des lectures enthousiastes de Mein Kampf, des mises en garde contre de Gaulle qu’Alain ne voudrait pas voir triompher, des relativisations de l’Occupation, jusqu’à en contester le nom même » ? Onfray note même que « nombre de pages ne semblent pas écrites par [Alain], mais, plus étranges, elles paraissent même rédigées par l’un de ses adversaires ! » La conclusion qu’Onfray tire de cette lecture est claire : « Ce gros volume contient des informations qui vont, me semble-t-il, définitivement ruiner la réputation d’Alain. »

On peut cependant faire remarquer que ces aspects de l’œuvre d’Alain étaient déjà en partie connus de ses lecteurs attentifs. L’une des phrases les plus indécentes du Journal avait déjà été citée dans la biographie, pourtant par ailleurs très élogieuse, d’André Sernin, Alain. Un sage dans la cité (1868-1951) (Robert Laffont, 1985). Le 23 juillet 1940, Alain écrit en effet : « Pour moi, j’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre devient une guerre juive, c’est-à-dire une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Maccabée. » Les disciples d’Alain n’aimaient pas qu’on leur rappelle cette citation.

On savait aussi qu’Alain avait signé, avec Jean Giono, à la fin de 1939, le tract défaitiste rédigé par Louis Lecoin et tiré à 100 000 exemplaires, appelant à « une paix immédiate ». Cette dérive des pacifistes, comme Alain, vers la collaboration a été lumineusement illustrée par les travaux de l’universitaire Simon Epstein, notamment dans un livre passionnant et qui mériterait d’être plus connu, Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance (Albin Michel, 2008),où l’on voit que la plupart des anciens élèves d’Alain, hormis Raymond Aron, Georges Canguilhem et Jean Prévost, ont versé plus ou moins activement dans la collaboration. On pouvait facilement imaginer que leur maître Alain partageait leur point de vue : pour un pacifiste, ancien combattant de la Grande Guerre comme Alain, tout vaut mieux que la guerre, y compris une paix allemande. La « soumission » n’est pas un problème, si la paix et l’approvisionnement sont assurés. C’est ce qu’Alain remarque benoîtement dans le Journal : « Je constate un effet de la guerre qu’on ne prévoyait point. C’est que la défaite est supportable aux vaincus. Et pourquoi ? Parce que les besoins inférieurs prennent le premier rang et que le conquérant s’occupe de satisfaire de tels besoins. En sorte que la paix se fait par les lois de la nature sans éveiller de très vifs sentiments. Cela n’est pas propre à moi ; je le remarque chez tous. »

Alain n’avait pas la lucidité de son élève Georges Canguilhem, qui avait compris dès 1936 que toutes les guerres ne se valent pas et qui affirmait haut et fort en 1939 : « La guerre se fait pour l’organisation de la société humaine. Une morale idéaliste enjoint d’opter pour les groupes qui représentent un idéal progressif. Ici, comme l’Hamlet de Shakespeare, il faut choisir. » Alain n’aura pas le courage de ses rares élèves, comme Georges Canguilhem, Raymond Aron, Jean Prévost ou Simone Weil, qui vont s’engager dans la Résistance.

Raymond Aron a expliqué la dérive d’Alain pendant la guerre par son désintérêt pour l’histoire, délaissée au profit de l’« idée éternelle ». Canguilhem mentionnait, lui aussi, qu’Alain n’aimait pas qu’on lui rappelle que les temples grecs avaient été peints de couleurs vives. Le Journal aujourd’hui publié confirme cette tendance à la cécité volontaire d’Alain. Son incroyable incuriosité se manifeste dans le Journal par l’extrême rareté des références aux événements terribles, politiques et militaires, dont Alain est alors le témoin. Pour lui, tout cela ne compte pas, ni la déclaration de guerre, ni le débarquement, ni tout ce qui se passe entre ces deux dates. Alain préfère écrire d’assez belles pages, d’ailleurs, sur Balzac, Stendhal, Dickens ou Conrad. La seule production de son temps qui le fascine est Mein Kampf. Mais ce n’est pas tant le politique qu’Alain admire en Hitler – il ne se prononce pas vraiment sur l’action pourtant aisée à juger du dictateur –, c’est le théoricien de la politique qu’il admire sans réserve. La construction hitlérienne a le mérite du réalisme et de la solidité : « Je retiens aujourd’hui que Hitler fut dessinateur et architecte (non pas peintre) et il choisit ce métier avec tant de clairvoyance que je devine comment son esprit s’est formé. Par l’architecture, c’est-à-dire par l’art où il n’y a point de semblant ; par l’art qui fait tenir pierre sur pierre d’après une expérience très connue et en vue de fins très claires. Je crois que c’est ainsi que pensa ce penseur extraordinaire ; il fit des châteaux, des tours et des ponts, raisonnant toujours sur le poids, la poussée et la résistance de la matière. Il forma ses idées d’après les expériences les plus simples de l’équilibre social. » Hitler serait une sorte de Machiavel contemporain, raisonnant sur la politique mieux que ne le ferait un « polytechnicien »…

Pourtant, dans le Journal, on voit aussi que les réflexions d’Alain, même si elles font peu allusion à l’actualité, sont bien à l’unisson du pétainisme triomphant. Quand le Maréchal explique que « la terre, elle, ne ment pas[1] », Alain ne cesse de revenir à son « idée fixe », un travail à venir sur ce qu’il appelle la « structure paysanne » : « Le temps vient où la structure paysanne donnera la clef de tout et portera le jugement. » Il faut en tout partir « des chemins, du cadastre, des anciens ». Cette structure paysanne pourra « neutraliser le profit ». Ce qui signifie que la « structure paysanne » s’oppose aux Juifs, et Alain de préciser ce qu’il entend : « Certainement, il ne faut pas faire de phrases. Or observez les Juifs. Ils ne font que cela, soit en psaumes, soit en musique. Réellement il y a une immense quantité de la musique qui sera oubliée quand les exécutants juifs auront cessé de se gratter en public. »

Car c’est là la véritable découverte de ce Journal : l’antisémitisme quasi obsessionnel d’Alain. Antisémitisme qu’il avoue d’une manière d’autant plus déconcertante qu’il reconnaît en avoir fait preuve à l’égard de ses plus proches amis de l’École normale supérieure. Il écrit, de manière d’autant plus révoltante que nous sommes en août 1940 : « Le débat sur l’antisémitisme se joue entre les partis politiques à violence assassine ; et il valait mieux ne pas poser la question. Or je m’y suis jeté en étourdi dès mon entrée à l’École normale, élevant un formidable scandale par les interpellations ordinaires (“Sale Juif !”) ce qui fit de la peine à mes amis Brunschvicg, Halévy, Lévy-Oulmann, Eisenmann, etc. » Sans doute peut-on penser que ses amis en furent plus que peinés… Mais ce qui est le plus étonnant et choquant, c’est la conclusion qu’Alain en tire : « Ce qui est vrai, c’est que je ne me relèverai jamais de cette faute, d’avoir jugé sans former la notion. » Il aurait donc fallu, selon lui, se « former une notion » de l’antisémitisme, c’est-à-dire le fonder en raison, ce qui pouvait être fait de deux manières : « Ou former la notion par les sociétés anonymes, ou la former d’après la métaphysique. » Il ajoute, ce qui serait censé le dédouaner selon son éditeur : « Telles sont mes folies de jeunesse. Il faut que j’ajoute que la violence hitlérienne m’a toujours révolté et que jamais je n’ai désiré ni espéré des pogroms. » Mais il continue, en s’en prenant à René Worms et à Henri Berr. Sa cible favorite est cependant Bergson, ce qui éclaire d’un jour nouveau la rivalité entre Alain et Bergson : « En réalité quand je lis avec indignation le mauvais style de Bergson, je n’oublie point qu’il est juif, et en cela je me sens injuste. Il me semble qu’il faut être juif pour écrire si mal, et pour se présenter en même temps comme un bon écrivain. » Il y aurait là, selon lui, peut-être de la jalousie face à certains de ses condisciples : « Un jour aussi j’ai entrevu que le Juif universitaire abusait de ses vertus propres, en ce sens qu’il travaillait pour son examen, et y était infailliblement reçu avant moi ; cela c’est la note personnelle. » Mais Alain veut rappeler alors que son maître Lagneau, qu’il révère, partageait son sentiment, lui qui fut « antisémite comme un Messin, et en même temps, un spinoziste fameux ». Sans commentaire…

Un dernier aspect qu’il faut relever, plus ridicule, est l’incroyable contentement de soi qui émane de ce long Journal. On ne compte plus les passages où Alain se réjouit en relisant ses propres œuvres : « J’ai relu avec un intérêt passionné mes Souvenirs de guerre » ; ayant relu l’Histoire de mes pensées, « je le trouve très bien » ; dans Les Dieux, « mon analyse n’est pas faible » ; « un étudiant par jour est sauvé par la lecture » des Onze chapitres sur Platon, qui ont « d’incroyables vertus toniques » ; dans les Propos de 1923, « les idées sont brillantes et fortes », c’était « le plus haut de mon invention », etc. Autosatisfaction sans doute liée, pour l’essentiel, à ce que « le genre de Gaulle » appelait le « naufrage de la vieillesse », mais aussi, pour une part, à l’incuriosité d’un professeur de philosophie qui s’identifie aux quelques grands auteurs consacrés par les programmes d’agrégation, qu’une vie entière lui a appris à faire jouer avec habileté. Et sans doute liée aussi à la vénération qui a entouré le professeur de khâgne, aussi longtemps que la khâgne a joué un rôle central dans le système scolaire français. Le triste naufrage d’Alain sera-t-il aussi celui de cette figure charismatique en voie d’épuisement ?

[1] L’ironie veut que cette formule mémorable ait été trouvée par le juif Emmanuel Berl, qui était alors le nègre de Pétain.

Jean-François Braunstein

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Alain Ksensee

Le 02/09/2018
Apriori
Un apriori peut aussi bien masquer une chose que nous cherchons à découvrir ou la faire apparaître. L'antisémitisme est un apriori dont l'existence est assurée par des qualités comportementales est subjectives plus que discutables, mais qui sont sans cesse affirmées. Ainsi,découvrir qu'un penseur du rang d'Alain ou bien plus encore du rang de Heidegger, penseur probablement inégalé du siècle dernier, apparaissent comme véritablement antisémites est plus que troublant. Que révèle l'antisémitisme? Que dissimule-t-il? L'étude de Sartre est une tentative intéressante mais qui laisse l'appel à l'existence en marge de son étude. La question de l'antisémitisme, de ce qu'elle veut "dire",demeure fondamentale. Elle est loin d'être simple et ne saurait se contenter d'une pensée de survol.L'indignation de nos philosophes (indignation que je partage totalement) nous dispense d'un véritable questionnement.