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La vérité de Maryan

Article publié dans le n°1097 (16 janv. 2014) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Dans les années 1950-1970 à Paris, à New York, l’oeuvre de Maryan a retenu l’attention. Le voici à nouveau présenté. Présent comme il ne l’avait pas été auparavant. Grâce à la place donnée à ses carnets de dessins, à l’exposition et au catalogue. Une découverte. Le goût y a peu de part. Maryan nous avertit : « Je n’oblige personne à aimer ma peinture ».

Exposition

Maryan

La ménagerie humaine

Musée d'art et d'histoire du Judaïsme

Du 6 novembre 2013 au 9 février 2014

71, rue du Temple 75003 Paris

 

Livre-catalogue de l'exposition

Sous la direction de Nathalie Hazan-Brunet

Flammarion, 118 pages, deux carnets de dessins en fac-similé, 39,90€

Dans les années 1950-1970 à Paris, à New York, l’oeuvre de Maryan a retenu l’attention. Le voici à nouveau présenté. Présent comme il ne l’avait pas été auparavant. Grâce à la place donnée à ses carnets de dessins, à l’exposition et au catalogue. Une découverte. Le goût y a peu de part. Maryan nous avertit : « Je n’oblige personne à aimer ma peinture ».

Maryan (1927-1977) est né Pinchas Brustein. Ce sera sa signature jusqu’en 1950. Juifs polonais, ses père et mère sont des victimes des camps. Lui-même, un an avant sa mort, résume ainsi sa vie : « Mon nom est Maryan. S. Maryan. Je suis né à Nowy Sacz (Pologne subcarpathique) […] J’étais envoyé à une colonie de vacances avec beaucoup de gosses qui venaient de toute la Pologne, mais c’était juste à côté de ma ville. On se disait tous : “ À l’année prochaine, au même endroit ” […] Au lieu de la colonie de vacances, l’année d’après, je me suis retrouvé à Auschwitz ».

À Auschwitz, le peloton d’exécution, le cou troué, laissé pour mort. Deux ans plus tard, au camp de Blechhammer, les sentinelles le touchent d’une balle à la jambe droite. Il est amputé. Le corps est défaillant. Pas la main. La main de ce fou de peinture, de dessin, de gravure : le trait appuyé, le sillon dans le cuivre, le noir. Le noir soutient la forme des personnages, en 1956. un peu plus tôt il nommait chevaliers des paladins de l’imaginaire, victimes ou prédateurs.

L’exposition commence avec un rabbin de 1952, comme il en peint ses années-là : « Des sacrificateurs aux ornements barbares et précieux, qui évoquent une Byzance plus ancienne que celle de l’histoire », écrivait en 1959 le philosophe Jean Grenier, à qui j’ai dû alors ma rencontre avec l’oeuvre de Maryan.

Puis un carnaval de couleurs et de figures. Nathalie Hazan-Brunet, artisan (évitons « commissaire ») de l’exposition du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, note, dans le précieux catalogue, ce que le monde de Maryan doit alors au fêtes de Pourim – « c’est le jour où, dans le monde religieux juif, tous ceux qui incarnent le pouvoir sont malmenés, où l’on peut et doit se moquer du mal absolu – l’Haman. » Et le commentaire précise : « La galerie des personnages qui peuplent l’oeuvre de Maryan semble tout droit sortie de ce carnaval qui mêle le sacré, la farce, le grotesque, la caricature, la satire, qui puisa à la commedia dell arte, au charivari, à la fête des fous. » Ces saynètes des Pourimshpil, ont été (je l’apprends, bien évidemment) les premières formes artistiques à pénétrer le monde juif traditionnel. On en trouve des esquisses dans les carnets. Maryan se désigne luimême comme une figure de Pourim, sous le masque.

Dans le catalogue (indispensable, donc) sont enchâssés, en fac-similé, deux carnets de dessins de Maryan, le deuxième et le neuvième des neufs carnets composés par le dessinateur à la demande de son psychanalyste américain. Ces carnets ont été effectués entre 1971 et 1973. 478 dessins à l’encre de Chine sur papier fort. L’homme muet recourt à son langage, sa langue d’artiste (parenthèse : à comparer avec la langue du corps, rouge, velue, serpentine, obscène, la langue qui est un des thèmes insistants de la peinture de Maryan. Elle peut trouver son double dans la forme rouge, le flux arrêté au bas des cuisses d’une femme monstrueuse. Une coulure monochrome échappée au carnaval des formes et des couleurs.)

Help ! C’est le titre que Gérard Wajcman a donné à son analyse des carnets. Help ! À l’aide. L’aide de qui ? Pour quoi ? Quelques dessins jouent sur la parodie de l’aide divine ; « Mon père attend Godot », « Ma mère attend Godot », « Mon frère attend Godot », « Ma soeur attend Godot »… Et, en « fin de partie », l’unijambiste bavotant, frappant dans le dos un homme à chapeau ; « Me killing Godot. »

Les personnages sont ce qu’ils sont. La vérité n’est pas ce qu’on appelle ainsi depuis Cézanne, qui annonce qu’il dira la vérité en peinture. Pour Gérard Wajcman, « on a affaire là ni à un document psychopathologique, ni à la bande dessinée d’une vie, pour autant il ne serait pas plus juste de regarder ces dessins comme des oeuvres d’art. Il s’agit d’autre chose. Une autre chose à quoi Maryan attache un nom : la vérité. Au-delà d’une provocation au regard, ses dessins sont un défi à soutenir la vérité, le regard. Ils ne sont pas le récit d’une vie, de sa vie – ils appellent tous et chacun à affronter le “cauchemar du passé”. Soutenir du regard la vérité. Si on peut ».

Georges Raillard