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La touche Korda

Article publié dans le n°1096 (01 janv. 2014) de Quinzaines

Il semblerait que l'édition DVD ait vécu son âge d'or. Les propos des représentants des quelques maisons les plus actives du moment, Carlotta, Wild Side, Gaumont, Potemkine (ne manquent que les éditions Montparnasse), recueillis dans le numéro de décembre de Positif, sont empreints d'une déprime marquée devant l'effondrement du marché. 50 % des ventes en moins ces quatre dernières années, nul besoin d'un mastère en économie pour imaginer la couleur de l'an 2020. Les galettes magiques vont-elles rejoindre dans nos greniers les cassettes VHS et les lasers-discs du siècle dernier ? Sans doute, dès que l'on aura trouvé par quoi les remplacer ­ on peut faire confiance à l'industrie pour inventer un nouveau moyen de satisfaire notre insatiable besoin d'images captives.
Julien Duvivier
Lydia
Tim Whelan
Le divorce de lady X
Alexander Korda
Maryrose et Rosemary
Il semblerait que l'édition DVD ait vécu son âge d'or. Les propos des représentants des quelques maisons les plus actives du moment, Carlotta, Wild Side, Gaumont, Potemkine (ne manquent que les éditions Montparnasse), recueillis dans le numéro de décembre de Positif, sont empreints d'une déprime marquée devant l'effondrement du marché. 50 % des ventes en moins ces quatre dernières années, nul besoin d'un mastère en économie pour imaginer la couleur de l'an 2020. Les galettes magiques vont-elles rejoindre dans nos greniers les cassettes VHS et les lasers-discs du siècle dernier ? Sans doute, dès que l'on aura trouvé par quoi les remplacer ­ on peut faire confiance à l'industrie pour inventer un nouveau moyen de satisfaire notre insatiable besoin d'images captives.

En attendant, la valse au bord du gouffre continue. L'approche des cadeaux festifs obligatoires a fait surgir nombre de coffrets impressionnants, rassemblant œuvres complètes (Alain Robbe-Grillet en 9 DVD Carlotta, Éric Rohmer en 30 DVD Potemkine, Jean-Pierre Mocky, 56 DVD Fox Pathé, qui s'ajoutent aux 49 édités l'an dernier !), ensembles significatifs (Chris Marker, 10 DVD Arte, Wong Kar-wai, 5 DVD ARP), ou monuments dédiés à un seul film, en plusieurs versions (Fanny et Alexandre de Bergman, 5 DVD Gaumont) ou avec livre inclus (Gun Crazy de J. H. Lewis, Wild Side). Il faudrait quelques années de visionnage ininterrompu pour épuiser ce qui est proposé aux amateurs.

Mais cette course à la panthéonisation, bien pratique pour les fervents de la complétude, présente un aspect parfois étouffant. L'air qu'on respire à cette altitude est raréfié : qui résisterait sans scaphandre aux 500 minutes de Fanny et Alexandre, à treize films politiques de Godard ou à Chronique d'Anna Magdalena Bach de Straub et Huillet en cinq versions internationales ? On n'achète pas (enfin, pas souvent) des Pléiade pour les lire.

Par bonheur, toutes les marques ne travaillent pas dans le patrimoine certifié. Un salon du DVD indépendant a rassemblé, il y a peu, une douzaine d'estimables « petits éditeurs », propres à fournir, à qui le label « chef-d'œuvre garanti » ne suffit pas, des satisfactions de bon goût. Doriane, Blaq out, Tamasa ou Malavida, chacun recèle dans son catalogue des titres étonnants, dont il faudrait plusieurs chroniques pour venir à bout. Nous nous bornerons pour cette fois à Elephant Films, entreprise dont nous ne savions rien avant de découvrir qu'elle avait déjà édité une quinzaine de films anglais des années 1930 ­ ce qui implique une belle obstination à lutter contre l'imbécile affirmation, émise par un futur maître du cinéma français, que cinéma et Angleterre étaient des catégories incompatibles, le trait commun à ces films étant d'être dus à Alexander Korda. Voir ainsi revenir à la surface un nom que l'on imagine identifiable seulement par les spécialistes valait bien un détour et un arrêt sur image.

Si le pseudonyme Korda (il était né Sándor Kellner) n'évoque pas grand-chose immédiatement, chaque spectateur ayant un peu vécu a forcément croisé un des films qu'il a dirigés ou (surtout) produits : en tant que réalisateur, le Marius de Pagnol (1931), La Vie privée d'Henry VIII (1933) qui fit découvrir Charles Laughton ; en tant que producteur, Fantôme à vendre (René Clair, 1937), le rutilant Voleur de Bagdad (Powell et alii 1940), sans compter Jeux dangereux (Lubitsch, 1942) ou Le Troisième Homme (Carol Reed, 1949). Ceci parmi une soixantaine d'autres titres qui font de lui le plus important producteur anglais de l'histoire ­ et le premier à être anobli, chose rare pour un Hongrois d'origine. Comme Van Warmerdam, Alexander avait le sens de la famille : Vincent s'occupait des décors, Zoltán réalisait ­ - notons que les trois avaient pris le même pseudo -, ce qui donne aux produits maison une tonalité particulière : il existe bien une Korda's touch, subtile, même si moins légère que chez Lubitsch, que les trois films choisis par l'éditeur illustrent parfaitement.

Trois films, datés ­ 1932 pour Maryrose et Rosemary, 1937 pour Le Divorce de lady X, 1941 pour Lydia ­ mais totalement intemporels, situés dans cet espace-temps irréel qui est celui de la comédie anglo-saxonne des années 1930, dont le principal problème est celui du mariage (ou du remariage) de ses protagonistes, plus souvent logés près de Hyde ou de Central Park que de Whitechapel ou du Bronx. Les deux courtes scènes de Maryrose... dans lesquelles un ouvrier en colère annonce « un bain de sang pour les aristos » (non suivi d'effet) marquent la seule occurrence de l'air d'un temps pas aussi tranquille que la légèreté des marivaudages ne le ferait croire. Mais la prescription joue et personne ne songerait à reprocher à Lubitsch ou à Korda de ne pas être Eisenstein.

Autre caractéristique de ces trois titres, celle d'être quasi inédits, seul Lydia ayant été présenté à Paris en 1946, et jamais repris. C'est donc un terrain de découverte qui s'offre, même si le paysage est balisé. Trois films inconnus dans la semaine, ne boudons pas notre plaisir : on a certes déjà vu ces lords singuliers, droit sortis de P. G. Wodehouse, ou ces héritières excentriques, piliers de la screwball comedy. Tout est question de mesure dans le dosage et d'élégance dans la fabrication ­ Rohmer a brodé, sans qu'on s'en lasse, les mêmes motifs d'un conte moral à l'autre. Et mesure et élégance sont là, si bien distribuées que l'on peinerait, Duvivier à part, à identifier les auteurs, le méconnu Tim Whelan filmant sa partition comme aurait pu le faire Korda ­ ressemblance accentuée par un commun scénariste, Lajos Biro, membre de cette diaspora hongroise qui a tant compté dans le cinéma des années 1930. Mariage noble dans Maryrose, faux divorce noble dans Lady X, ce n'est pas dans l'inspiration que réside l'intérêt des deux films, mais dans la mise en mouvement des éléments qui les composent ­ l'impression de déjàvu se transformant en connivence, comme dans les aventures toujours recommencées de Jeeves et de lord Wooster. Des héros patauds (Roland Young dans le premier, Laurence Olivier dans le second) joliment entortillés par des héroïnes brillantes et retorses (Merle Oberon dans les deux), avec le mariage comme horizon d'attente, on connaît la chanson : il n'empêche qu'on l'écoute avec une attention intacte. Cinéma du divertissement, sans arrière-monde ? Voire. Que les comédies contemporaines dont on nous abreuve manifestent la moitié de cette légèreté dans les effets, de cette musique huilée des engrenages et nous relirons Pariscope avec espoir.

Si l'on a mis Lydia de côté, bien que le film présente les mêmes aspects - ­ Merle Oberon (1) en vedette, un milieu, ici new-yorkais, aisé -, c'est parce qu'il en diffère profondément. Par sa tonalité d'abord, ­« un chef-d'œuvre déchirant » promet la pochette du DVD, le déchirement n'étant pas souvent synonyme des productions Korda, par la richesse de son scénario ensuite. Duvivier n'est pas allé chercher trop loin, pour le premier film de son exil aux USA, reprenant Un carnet de bal (1937) et le thème de la femme qui revient sur ses amours passées. Mais Ben Hecht, scénariste talentueux, a transformé en flashback les visites successives qu'effectuait Marie Bell chez ses anciens soupirants : les saynètes anthologiques contemporaines, au son de la valse de Maurice Jaubert, sont devenues reconstitutions de moments privilégiés, Lydia adolescente, Lydia au bal, Lydia amoureuse, Lydia vieille philanthrope solitaire face à ses amoureux chenus. Et Duvivier tire le bilan d'un ratage : Lydia, qui s'est offerte au seul homme qu'elle a aimé (remercions le code Hays, si pointilleux sur le chapitre, qui a laissé passer en 1941 une situation aussi scandaleuse d'amoureux non mariés vivant dans une cabane) et à qui elle a sacrifié le reste de sa vie sentimentale ­ la vieillesse venue, elle l'aime encore , découvre qu'il ne se souvient plus d'elle. L'émotion produite par cet unhappy ending est d'une rare qualité, sans doute parce que Merle Oberon est constamment crédible, infiniment supérieure à son homologue française. Le film n'échappe pas à la froideur, Duvivier n'étant pas un tendre, mais cette distance permet au film de tenir, sans pathos ni tentation mélodramatique. Jean-Pierre Dionnet, dans sa présentation de Lydia, affirme que son auteur est le plus grand cinéaste français classique. On n'est pas loin de le penser. Et cette perle peu connue ne vient pas déparer une filmographie exemplaire.

  1. Star bien oubliée, sans doute la meilleure Cathy des Hauts de Hurlevent (William Wyler, 1939), elle fut de toutes les grandes productions de Korda, dont elle était l'épouse.
Lucien Logette