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« La plume est un outil rigide »

Le Festin a eu la bonne idée d'éditer un petit dossier autour de la traduction française d'un article de Virginia Woolf sur Montaigne paru en 1924 dans le « Times Literary Supplement ». Ce bref article insiste sur les capacités de l'écriture à rendre compte d'une pensée, en l'occurrence celle de Michel de Montaigne.
Virginia Woolf
Montaigne, âme libre
Le Festin a eu la bonne idée d'éditer un petit dossier autour de la traduction française d'un article de Virginia Woolf sur Montaigne paru en 1924 dans le « Times Literary Supplement ». Ce bref article insiste sur les capacités de l'écriture à rendre compte d'une pensée, en l'occurrence celle de Michel de Montaigne.

Virginia Woolf commence son article par une saisissante image invoquée dans Les Essais, laprésentationau roi de France Henri II de l'autoportrait du roi René de Sicile. La scène permet à Montaigne de confronter le dessin à l'écriture pour apprécier la capacité de chacun de représenter une personne. L'image choisie par l'humaniste oppose le crayon à la plume, contraste saisissant, bel appel à la lecture de l'article par la mise en exergue de deux types d'illustration d'un même objet.

Cette stimulante introduction affirme implicitement que Les Essais sont un autoportrait de leur auteur. En conséquence, V. Woolf sera nécessairement amenée à passer le reste de l'article à démentir ce qu'elle a présenté dans l'introduction : Les Essais ne sont pas un texte autobiographique, un livre égotiste, interprétation fausse mais néanmoins habituelle. Elle n'a effectué ce dérapage que pour présenter une introduction saisissante, une opposition binaire capable d’interpeller le lecteur qui, pour connaître la solution, doit lire attentivement l'article de Woolf.

Ce texte, qui s'inscrit dans une logique propre à l'écriture et même à un genre – l'article court –, tombe dans le piège que posent les normes de cette poétique, la nécessité d'une « attaque » frappante. Comment va-t-elle s'en échapper ? Tout simplement, pour surmonter l'obstacle, elle consacre son développement à un processus qu'elleconnaît particulièrement bien, celui de la genèse de l'écriture, au travers des problèmes successifs qu'elle doit résoudre. De cette enquête sur la poétique de Montaigne, elle fait un instrument de connaissance. Pour cela, elle commence par constater « la difficulté de l'expression », la rupture entre la pensée et l'écrit. Quels procédés a pu imaginer Montaigne pour résoudre cette question ? s'interroge-t-elle. Par la description, la communication, la vérité, constate-t-elle. Mais pour accéder à cette ouverture, pour aller au plus précis dans l'examen des relations aux autres, il faut d'abord « être soi-même », authentique (mot qu'elle n'utilise pas), ce qui ne s'accorde pas nécessairement avec « la vie autour de nous », avec les impératifs nés des relations sociales et de la communication. Cette attitude se traduit chez Montaigne par « un art de vie » qui demande de « dire toujours l'inversede ce que disent les autres », sur les vieillards, la colonisation ou leslois, « rien qui soit si souvent, si lourdement et largement faillible ». Mais surtout, chaque personne constitue une créature « si complexe, si indéfinie » qu'elle échappe « aux conventions et aux cérémonies » sociales. Mais « le plaisir de la traque », ce que l'historien italien Carlo Ginzburg appelle « l'euphorie de l'ignorance », compense largement les dommages causés par « nos entreprises matérielles », dont les contraintes de l'écriture.

Pourquoi est-il « impossible d'obtenir une réponse simple de cet homme subtil » ? s'interroge Woolf. Montaigne affirme ne pas pouvoir lire plus d'une heure, n'avoir aucune mémoire. Il n'enseigne donc point, mais raconte, ce qui signifie qu'il refuse toute prescription mais aussi toute prévision. Là-dessus, il est explicite : il ne fait que constater ce que disent les textes, les témoins et ses propres expériences. Virginia Woolf soulève ainsi une contradiction entre l'objectif donné, accéder à la vérité, et se cantonner à des descriptions limitées de la réalité, ne serait-ce que par le nombre restreint des expériences et des connaissances. La solution se trouve évidemment par l'inclusion de ses propres insuffisances dans la présentation du monde. Montaigne insiste donc sur la petite place qu'il occupe et sur ses limites : « ”Peut-être” est une de ses expressions favorites », écrit Woolf. Loin de tout narcissisme, il insiste sur ses propres faiblesses dont il va jusqu'à accentuer l'ampleur. Ainsi, il affirme ne pas connaître le grec, ce qui est faux, pour simplement souligner qu'il pourrait le maîtriser davantage, ce qui semble évident. Virginia Woolf présente cette démarche interactionniste d'une formule : « Nous vivons alors pour les autres, pas pour nous-mêmes. » Elle ajoute que pour Montaigne, « la communication est la santé, la communication est la vérité, la communication est le bonheur ». Trois siècles plus tard, Sartre écrira dans Saint-Genet : « Tout nous vient des autres, même l'innocence. »

Pourtant, nous ne retrouvons guère Montaigne dans les nombreuses citations qu'en donne le texte français de Virginia Woolf, nous qui le lisons aisément dans la langue. Cela résulte du parti-pris du traducteur qui aurait pu se reporter autexte français mais qui a choisi de s'appuyer sur l'anglais, tout comme elle devait le faire, du moins en partie. Les citations de l'humaniste perdent alors leur vivacité, un des grands intérêts des écrits de Montaigne, dont ne parle pas l'écrivaine anglaise. C’est l’une des limites bien connues des traductions, comme on le voit avec celle decet article en français[1].

En revanche, ce dossier, qui comprend également une partie iconographique (du XIXe siècle), de brefs extraits du Journal de Virginia Woolf lors de ses passages dans le Sud-Ouest de la France, puis une postfacede Frédérique Chevarin présentant ses autres voyages, rappelle le grand intérêt des articles qui obligent l'auteur à synthétiser sa pensée et à la présenter sous une forme explicite, exercice de concision particulièrement révélateur. Je pense ici à un article de Pierre Bourdieu sur Sartre, paru dans London Review of Books en 1980.

Pour toutes ces raisons, l'écrivaine anglaise, qui commence par écrire que Les Essais sont une autobiographie à l'image de celles de Pepys, Rousseau ou Boswell, ne cesse ensuite de montrer que Montaigne ne fait que préciser d'où il parle, son point de vue, sa posture, dans son projet de représenter le monde avec la plus grande précision. Elle est alors amenée à vouloir concilier deux lectures, l'une engagée par l'introduction de l'article par la comparaison avec l'autoportraitde René de Sicile, l'autre développée par Montaigne. Sa subtilité et sa rigueur – sa propre recherche de la vérité – l'obligent, dans le reste du texte, à démentir ce qu'elle a affirmé à son début. Mais est-ce une rectification ou, plus subtilement, un procédé littéraire sophistiqué ? « La plume est un outil rigide », écrit-elle.

[Extrait]

« Montaigne voyant un jour, à Bar-le-Duc, un autoportrait du roi René de Sicile demanda : “Pourquoi ne serait-il pas permis également à tout un chacun de se représenter avec sa plume, comme lui le faisait avec un crayon ?” L’on aurait pu lui répondre sur-le-champ que, non seulement cela est permis, mais que rien ne devrait être plus facile. Il se peut que les traits des autres nous échappent, mais les nôtres nous seraient presque trop familiers. Commençons donc. Et ainsi, à peine nous sommes-nous attelé à la tâche, que la plume nous tombe des mains; c’est une entreprise d’une difficulté profonde, mystérieuse et qui nous dépasse.

Après tout, dans la littérature, combien de personnes ont-elles réussi à dresser leur propre portrait ? Seuls Montaigne, Pepys et Rousseau, peut-être. La Religio Medici est un verre de couleur à travers lequel on discerne des étoiles filantes, ainsi qu’une âme étrange et agitée. Dans cette célèbre biographie, un miroir parfaitement poli reflète le visage de Boswell jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule des autres. Mais cette façon de parler de soi au gré de ses propres caprices, en décrivant le poids, la couleur et la circonférence de l’âme dans ce qu’elle a de confus, de varié, et d’imparfait – cet art était celui d’un seul homme, Montaigne. »

Virginia Woolf, Montaigne, âme libre, p. 7-8.

[1] La lecture des Essais par l'écrivaine anglaise s'appuie sur l'édition d'Armaingaud qui venait de paraître mais aussi sur laréédition en 1923 de la traduction anglaise de C. Cotton de 1680.

Bernard Traimond

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