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Article publié dans le n°1030 (16 janv. 2011) de Quinzaines

 On sait que les rapports du surréalisme et du cinéma sont demeurés de l’ordre de « l’infortune continue », pour reprendre la formule de Breton à propos de l’écriture automatique. Malgré les multiples travaux universitaires, le cinéma surréaliste reste un genre impalpable, entre couteau de Lichtenberg et objet improbable de Carelman. Et si l’on veut compter les films réalisés par des membres du groupe – et donc pas dépendants de l’approximation journalistique qui englobe sous la même étiquette réductrice l’étrange, le saugrenu et le décalé –, les doigts des deux mains suffisent. Et brusquement, deux œuvres parfaitement « orthodoxes », élaborées à l’intérieur du mouvement, deviennent accessibles, après de longues années – des décennies même – de disparition : L’Invention du monde et L’Imitation du cinéma.

L’invention du monde
Michel Zimbacca, Jean-Louis Bédouin
et Benjamin Péret
1 DVD, Choses Vues, 15 €
sortie le 20 janvier

 On sait que les rapports du surréalisme et du cinéma sont demeurés de l’ordre de « l’infortune continue », pour reprendre la formule de Breton à propos de l’écriture automatique. Malgré les multiples travaux universitaires, le cinéma surréaliste reste un genre impalpable, entre couteau de Lichtenberg et objet improbable de Carelman. Et si l’on veut compter les films réalisés par des membres du groupe – et donc pas dépendants de l’approximation journalistique qui englobe sous la même étiquette réductrice l’étrange, le saugrenu et le décalé –, les doigts des deux mains suffisent. Et brusquement, deux œuvres parfaitement « orthodoxes », élaborées à l’intérieur du mouvement, deviennent accessibles, après de longues années – des décennies même – de disparition : L’Invention du monde et L’Imitation du cinéma.

Disparition compréhensible, eu égard aux conditions artisanales de leur réalisation : l’un et l’autre film n’ayant pour producteur avoué que des revues surréalistes confidentielles – L’Âge du cinéma pour L’Invention du monde, Les Lèvres nues pour L’Imitation du cinéma –, leurs projections, hors circuit commercial, ne furent que subreptices. Si Michel Zimbacca était venu présenter le premier lors d’un Cici (Congrès international du cinéma indépendant), à Saint-Denis, au début de ce siècle, le souvenir que nous gardions du second datait de plus de trente ans, durée suffisante pour que l’impression rétinienne s’amenuise. Les avoir désormais à portée de main, entre autres Chien andalou, Coquille et Clergyman et Histoire du soldat inconnu (1), a de quoi satisfaire l’âme ; certes, les délicieuses sensations des projections clandestines, « cérémonies nocturnes au fond d’un souterrain », sont terminées, mais le plaisir de l’arrêt sur image (et elles sont nombreuses qui valent de s’y arrêter) les remplace avantageusement.

Traquer les titres surréalistes, c’est comme chasser le snark : beaucoup d’efforts avant de constater, une fois attrapé, que celui-ci n’était qu’un boojum – ainsi, jadis, le trop longtemps attendu Dreams That Money Can Buy de Hans Richter… Mais les deux films qui réapparaissent sont d’une autre nature. Réservons la présentation du film de Marcel Mariën, L’Imitation du cinéma (éd. La Maison d’à Côté) ; un film classé « ignoble et infâme » en 1960 par la Centrale catholique belge mérite qu’on lui consacre plus d’un demi-article.

Retraçons le contexte de L’Invention du monde. Le film, commencé en 1950 et achevé deux ans plus tard, survient à un moment où le cinéma a retrouvé, à l’intérieur du Groupe, une importance neuve. Jusque-là, les espoirs, entretenus (et parfois tenus) pendant les années 20, d’une activité cinématographique surréaliste s’étaient brisés sur le mur de la réalité économique ; quelques « anciens » Prévert, Jacques Viot, Albert Valentin, avaient trouvé leur voie, mais parmi les membres « officiels », seul J. B. Brunius avait pu signer quelques courts métrages (qui n’avaient d’ailleurs, fort heureusement, rien d’avant-gardiste). Breton n’attend alors plus grand-chose de l’écran – « Comme dans un bois », qu’il écrit pour le n° 4/5 de L’Âge du cinéma (août/novembre 1951), actera cette déception. Mais la fin des années 40 a vu arriver à ses côtés une petite troupe de jeunes, Ado Kyrou, Georges Goldfayn, Robert Benayoun, Gérard Legrand, Michel Zimbacca, pour qui surréalisme et cinéma sont liés, indissolublement – et qui sont à l’origine de la revue précitée, seul périodique, entre Néon (1949) et Médium (1953), où le Groupe put s’exprimer, même si ce ne fut qu’à propos de films. L’Invention… est le premier essai filmé issu de ce sous-groupe de cinéphiles, d’autres viendront, les années suivantes, pas suffisamment nombreux, signés par le seul Kyrou.

Mais, ainsi que le précise Zimbacca dans l’entretien filmé en bonus, « il ne s’agit pas d’un film surréaliste, mais d’un film sur des choses – masques et objets – aimées par les surréalistes ». Breton n’avait pas attendu le musée des Arts premiers pour découvrir les masques océaniens ou les poupées Hopi. Man Ray, Benjamin Péret, Brunius (remerciés au générique pour leurs prêts), sans avoir les moyens d’être collectionneurs, avaient déjà recueilli nombre de pièces. Un an durant, Zimbacca et Bédouin repérèrent à travers le monde les objets utilisables, établissant une continuité, plus qu’un véritable scénario, le dessein n’étant pas de tourner un film ethnographique, genre alors balbutiant (Jean Rouch venait de commencer à filmer dans la boucle du Niger), mais un essai poétique célébrant l’esprit des mythologies primitives : le monde n’a pas été créé par un démiurge, mais inventé par l’homme, passant de l’animalité à la culture en interprétant l’univers et les liens qui l’unissent au cosmos. Des Sumériens au Mexique via l’Océanie, d’un culte solaire ou lunaire à l’autre, surgissent des thèmes symboliques constants, « chaque groupe humain façonnant à son usage une image distincte de la réalité immédiate » (2). Serpent bifide aztèque, totem eskimo, oiseau-tonnerre indien, statue balinaise, masque maori, tiki des Marquises, « mère à la jupe de serpents qui enfanta les dieux d’un œuf de plume », de ces objets « la vie jaillit de toute part et s’élance de leur visage de nuit et de leur visage de jour », comme l’affirme le commentaire lyrique de Péret (3).

Ce n’est pas par hasard que les réalisateurs demandèrent à celui-ci d’écrire ce commentaire. Il préparait alors son Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique, commencée depuis son séjour à Mexico, dix ans plus tôt, mais ses connaissances ne se réduisaient pas à ce seul continent et les quelques pages de son texte unissent dans le même élan tous les peuples « dont les désirs ont la forme des nues », en se fondant sur l’analogie des archétypes. Péret trouve ici des accents rares (« … l’aventure humaine sur les vagues furieuses des âges qui se hérissent ou se dessèchent tout au long du temps »), si l’on se souvient du niveau des textes des documentaires du moment – à l’exception des Statues meurent aussi, de Resnais et Marker, composé aux mêmes dates. Et même lorsqu’il se contente, dans Quetzalcoatl, le serpent emplumé, partie de L’Invention tournée en couleurs et présentée séparément, de décrire, sans l’interpréter, le mythe aztèque retranscrit dans le Codex Borgia, il demeure avant tout poète, et « le serpent de lait serti d’étoiles » sonne aussi fortement que « les arbres secouant leurs fruits de crapauds » de l’introduction au Livre de Chilam Balam de Chumayel.

Ce précieux morceau ressuscité sans avoir quasiment jamais été vu, constitue le premier numéro d’une collection, « Les surréalistes et le cinéma » – l’éditeur a, avec raison, évité « le cinéma surréaliste » –, dont on attend avec intérêt les prochaines trouvailles. Au-delà du pur plaisir du film-titre, le DVD offre quelques autres instants précieux : un court métrage de Zimbacca, Ni d’Ève ni d’Adam, dont les ultimes minutes sont littéralement habitées par Jean Benoît, récemment disparu, dans son superbe costume de nécrophile, hommage au sergent Bertrand (4). Et surtout, surtout, surtout, une perle qui réjouira tous les amateurs : une presque demi-heure d’entretien entre André Breton et une journaliste canadienne, tourné en 1960, dans l’atelier de la rue Fontaine. Quand on sait que les images animées où Breton apparaît se comptaient jusqu’à présent en minutes – la plus longue trace, hélas muette, ayant été filmée à Saint-Cirq-la-Popie, par Brunius et Benayoun en 1964 –, on saisit l’importance du document. Certes, on n’y apprend rien de neuf, mais la beauté simple des cadrages, l’aisance inhabituelle avec laquelle Breton, pas du tout gourmé, répond aux questions de Judith Jasmin, la coïncidence enfin réalisée entre une voix et un visage, font de ces 27 minutes un instant suspendu inoubliable.

1. Repris en 2009, avec d’autres titres du même Henri Storck et de Charles Dekeukeleire, ainsi que La Perle (Henri d’Ursel et Georges Hugnet) et Monsieur Fantômas (Ernest Moerman) dans un livre-DVD édité par la Cinémathèque de Belgique (« Avant-garde 1927-1937 »).
2. Arts, 22 novembre1952, repris dans Benjamin Péret, Œuvres complètes, t. 6, p. 280.
3. Commentaire dit par les voix amies de Gaston Modot, héros de L’Âge d’or, de Roger Blin et de François Valorbe, surréaliste « mineur » fort attachant – cf. L’Apparition tangible ou Carte noire.
4. La librairie Le Flâneur des Deux Rives, 60, rue Monsieur-le-Prince, 75006 Paris, annonce pour le mois de février une petite exposition autour de Jean Benoît, documents et films.

Lucien Logette

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