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La leçon des Papous

Jared Diamond, qui rencontra la Nouvelle-Guinée en 1964 pour sa première étude de terrain ornithologique, est un auteur à succès. Dans ce nouveau livre, il pose la question suivante : que nous apprennent les Papous sur ce que les Occidentaux ont perdu avec la disparition des sociétés traditionnelles ? Ces dernières ont en effet inventé d’innombrables solutions aux problèmes humains toujours présents dans les sociétés modernes, mais en leur donnant des réponses très différentes des nôtres.
Jared Diamond
Le monde jusqu'à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles
Jared Diamond, qui rencontra la Nouvelle-Guinée en 1964 pour sa première étude de terrain ornithologique, est un auteur à succès. Dans ce nouveau livre, il pose la question suivante : que nous apprennent les Papous sur ce que les Occidentaux ont perdu avec la disparition des sociétés traditionnelles ? Ces dernières ont en effet inventé d’innombrables solutions aux problèmes humains toujours présents dans les sociétés modernes, mais en leur donnant des réponses très différentes des nôtres.

Le livre s’ouvre sur l’image saisissante de l’activité dans l’aéroport de Port Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée : « Les passagers, munis de leurs titres de transport électroniques, de bagages de cabine passés aux rayons X, attendent […] d’embarquer sous l’oeil bienveillant d’une police affairée à regarder les écrans de contrôle de sécurité ». À nos yeux, rien que de très normal. Mais l’essentiel est ailleurs : ces passagers pressés, ces policiers à gadgets électroniques sont les descendants de ces millions de Papous découverts par une expédition australienne en 1931, vivant isolés en petites sociétés closes sans écriture ni monnaie, dépourvues d’écoles comme d’État centralisé.

La Nouvelle-Guinée est donc comme une fenêtre ouverte sur l’humanité telle « qu’elle était hier encore, comparée aux six millions d’années de l’échelle de l’évolution de l’Homme ». Ces sociétés traditionnelles conservent des traits de la façon dont vécurent nos ancêtres pendant des dizaines de millénaires, « jusqu’à hier quasiment ». les modes de vie traditionnels constituent ce qui nous a façonnés, ils sont à l’origine de ce que nous sommes aujourd’hui. Et subsistent au sein des sociétés dites développées des îlots de société où persistent des relations proches de celles qui prévalent en Nouvelle-Guinée. Autrement dit, une part du monde d’hier subsiste encore parmi nous. Non seulement les chercheurs en sciences
sociales peuvent trouver un intérêt théorique dans l’étude de ces sociétés, mais nous pouvons tous également apprendre d’elles des choses pratiques, sans pour autant idéaliser le passé. Ainsi, comment les populations nombreuses pourraient-elles se passer d’un ordre étatique, même si bien souvent cet ordre mobilise une bureaucratie ayant bien des traits proches de ceux imaginés par Kafka dans Le Château ? L’auteur a choisi neuf champs de comparaison
traités en onze chapitres.

Deux des sujets, les dangers et l’éducation des enfants, concernent notre vie personnelle : nous pouvons y incorporer certaines pratiques traditionnelles. Trois thèmes, le traitement des personnes âgées, le multilinguisme, l’entretien de la santé à travers le mode de vie peuvent inspirer nos choix. Concernant les religions, il peut nous être utile de réfléchir au vaste éventail des significations prises par les religions au cours de l’histoire. Concernant les conflits armés, il est plus difficile de suivre l’auteur dans les évaluations qu’il propose. En effet, dans les sociétés traditionnelles, les litiges sont réglés soit par des processus de conciliation, soit par des processus très violents et coûteux en vies humaines. Et il est risqué d’aborder la question sans une généalogie précise des modalités des guerres interétatiques modernes. Ainsi, la comparaison entre le conflit qui opposa les Dani Wilihiman et les Widaia et les deux alliances qui s’opposèrent durant la Seconde Guerre mondiale n’est guère pertinente.

Plus féconde sans aucun doute est la troisième partie de l’ouvrage, « Jeunes et vieux ». L’éducation des enfants dans les sociétés non occidentales a fait l’objet de beaucoup moins d’études qu’elle ne le mériterait. Au-delà de leur intérêt scientifique, ces études nous renseignent sur la pertinence de nos propres choix en la matière, qu’il s’agisse de la naissance, de l’allaitement, du sevrage ou des premières phases de l’éducation. Ainsi, le contact quasi permanent avec la peau de la mère (comme chez les !Kung) contribue au développement neuromoteur des nourrissons beaucoup plus que l’utilisation des poussettes en Occident. Usage ou non de châtiments corporels, constitution de groupes de jeux d’âges divers sont autant de règles de vie pour lesquelles nos sociétés auraient beaucoup à apprendre des sociétés traditionnelles. La Nouvelle-Guinée est en tête d’un classement mondial pour le nombre de langues et de familles linguistiques. Outre des raisons écologiques, des facteurs politiques et historiques expliquent cette situation, à commencer par l’absence de gouvernement étatique, « donc de rouleau compresseur pour uniformiser la diversité linguistique ». Le multilinguisme traditionnel est à ce jour resté la règle, ce qui est un bénéfice culturel évident pour ces sociétés et leurs membres, puisqu’il développe les capacités cognitives à partir du plus jeune âge et, chez les plus âgés, retarde certaines formes de dégénérescence comme la maladie d’Alzheimer. Nous sommes ici à l’opposé de la situation des pays dits développés où prévaut l’écrasement de la diversité linguistique par l’hégémonie d’une langue anglaise appauvrie qui accompagne la mondialisation sous domination occidentale.

Le dernier chapitre, « Sel, sucre, graisse et paresse », soutient de façon très argumentée que les maladies non transmissibles qui font des ravages dans le premier monde – diabète, hypertension, maladies cardiovasculaires–, pratiquement inconnues chez les Néo-Guinéens traditionnels qui ne jouissaient certes pas d’une bonne santé, sont apparues dans cette région au cours du dernier tiers du XXe siècle. Cette période est aussi celle de l’apparition du sel venant du supermarché sur les tables de Nouvelle-Guinée. Il est clair que l’explosion des maladies non transmissibles dans le monde est corrélée à l’augmentation et à la mondialisation de modes de vie et de régimes alimentaires en provenance des pays riches, avec notamment la surconsommation de sel et de sucres, d’alcool et d’acides gras saturés, etc. Nous avons été les inventeurs de ces modes de vie à hauts risques. À nous d’amorcer les changements simples qui s’imposent pour mettre fin à la complicité qui nous lie à ces habitudes mortifères.

De retour à Los Angeles, Jared Diamond est frappé par le contraste entre la jungle urbaine et celle de la Nouvelle-Guinée. Il connaît bien sûr les aménités et les immenses avantages de la société américaine comparée à celle de la Nouvelle-Guinée, malgré ses contraintes stressantes d’horaires et de temps. Comment cependant ne pas méditer sur les avantages des sociétés traditionnelles ? Richesse des liens sociaux de toute une vie, insatiable curiosité du monde extérieur, bénéfices incommensurables du multilinguisme, prise en charge attentionnée des enfants et des personnes âgées. « Des milliers de sociétés traditionnelles ont déployé un vaste registre d’approches différentes » des problèmes sociétaux. C’est avec l’espoir de contribuer à l’éveil de la curiosité des sociétés contemporaines pour l’impressionnante diversité des sociétés et des expériences traditionnelles que Jared Diamond a entrepris l’écriture de ce maître livre. Entreprise elle-même foisonnante et qui n’entre dans aucune de nos propres catégories académiques ; entreprise réussie !

Jean-Paul Deléage

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