La laïcité : 1670, 1789, 1905, 2017 ?

Article publié dans le n°1170 (01 avril 2017) de Quinzaines

La laïcité n’est ni un épouvantail ni une idole ni un bouclier. Elle est le socle de la démocratie et non le moule de valeurs « laïques ». Elle mériterait une loi qui parle exclusivement d’elle.
La laïcité n’est ni un épouvantail ni une idole ni un bouclier. Elle est le socle de la démocratie et non le moule de valeurs « laïques ». Elle mériterait une loi qui parle exclusivement d’elle.

Un peu d'histoire 

Hobbes, Spinoza, Locke, Montesquieu, Rousseau… ne parlent pas de laïcité. Et pour cause : ils reprennent la formule de Cicéron : « Le salut du peuple est la loi suprême ». Sachant que laïc vient de laos (« peuple »), nous ne sommes pas dépaysés. Au XVIIe siècle, le laïc est le pendant du clerc, l’un étant le fidèle dont l’autre est le guide. Le terme « laicus » fut utilisé par les premières églises chrétiennes pour désigner toute personne profane en matière de théologie. Au Moyen Âge, le mot « laïc » distingue l'homme commun, qui doit être enseigné, de l'individu « instruit », donc religieux. 

On peut à présent, avec Jean Baubérot[1], distinguer deux processus : la sécularisation et la laïcisation. À mes yeux, la sécularisation est le refus de toute autorité surnaturelle et intemporelle, alors que la laïcisation est l’accession du peuple à son propre gouvernement. Un État séculier peut être aristocratique ou autocratique. 

Ferdinand Buisson, l’un des inspirateurs de la loi de 1905, superpose les deux lorsqu’il écrit : « La Révolution française fit apparaître pour la première fois dans sa netteté entière l'idée de l’État laïque, de l’État neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique. L'égalité de tous les Français devant la loi, la liberté de tous les cultes, la constitution de l'état-civil et du mariage civil, et en général l'exercice de tous les droits civils désormais assuré en dehors de toute condition religieuse, telles furent les mesures décisives qui consommèrent l’œuvre de sécularisation[2]. » 

La loi de 1905 

Les auteurs de la loi de 1905 se soucient de priver les Églises de tout soutien de l’État mais veillent soigneusement à la « liberté de conscience » et de culte. La moitié des articles de cette loi sont consacrés à la propriété et à la gestion des biens des congrégations. Le titre V, « Police des cultes », est dédié à disjoindre manifestations cultuelles et manifestations publiques et à détailler les peines encourues en cas d’infraction. Forcer quelqu’un « à exercer ou à s'abstenir d'exercer un culte » est un délit (art. 31). Outrager ou diffamer « un citoyen chargé d'un service public » (art. 32), inciter à s’opposer aux lois, à la sédition (art. 35) est punissable si l’on est « ministre d’un culte » (art. 35). Les cultes religieux sont libres de s’exprimer et de s’exercer mais ils ne doivent en rien interférer avec l’autorité de la République. La laïcité y est présente, mais à la marge : ce sont les autorités publiques qui doivent être protégées de possibles attentats, non le peuple en son entier. 

Retour au XVIIe siècle 

Que cherchent à promouvoir nos auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles ?

- une République dont l’autorité est le peuple et lui seul[3], et non un clergé ou une royauté représentant Dieu sur Terre. Pour Spinoza, le peuple doit avoir des représentants ou des mandataires. Certains préfèrent la démocratie (Spinoza, Rousseau), d’autres comparent les qualités des régimes (Hobbes, Montesquieu), et tous s’attachent à la suprématie d’une autorité législative ;

- une totale liberté d’expression, notamment écrite, précisément pour pouvoir débattre des principes et des pratiques républicains ; aucun ne prône une totale liberté des mœurs ou n’incite à transgresser les lois (sauf si elles se révélaient nuisibles au peuple, disent Spinoza et Locke) ; sachant, que durant ces siècles, les livres reçoivent un imprimatur et que les écrits antireligieux paraissent « sous le manteau » ;

- un rôle moral joué par les religions instituées ou toute autre croyance qui conduira à la paix et à la concorde entre humains (le monde vivant n’est pas encore pris en compte). En 1930, Freud, pourtant « incroyant », estime que les religions ne sont pas que des phénomènes névrotiques, mais peuvent aussi être d’un grand secours pour ceux qui n’ont pas une suffisante maturité ;

- un effort soutenu pour éduquer le peuple, lui faire comprendre les lois de la nature, le rendre capable de porter un jugement sur les lois humaines, lui ouvrir les yeux sur les vérités et les mensonges des religions ; pour Kant, le véritable citoyen est quelqu’un qui sait lire, car il arrive à penser par lui-même au lieu d’être soumis aux autorités. 

Un chaud débat : la liberté d’expression 

Il est nécessaire, comme l’exige Charlie Hebdo, de ne pas introduire un délit de blasphème dans la loi. Cela ne fait aucun doute, surtout lorsqu’on est assassiné pour avoir « blasphémé ». Cette exigence reste pourtant loin du compte de la liberté d’expression. L’argent que l’État consacre à l’audiovisuel public se limite à 1 % de son budget, alors que les médias publics et privés engrangent deux fois plus de recettes ((3,8 milliards contre 8 milliards). Seuls trois organes de presse écrite quotidienne ou hebdomadaire à grande diffusion – Le Canard enchaîné, Charlie Hebdo et Mediapart – n’ont pas de recettes publicitaires et n’ont pour actionnaires que les rédacteurs et les lecteurs. Au sein de l’audiovisuel public seule la chaîne parlementaire ne fait pas de réclame ou de propagande ; elle rend publics des témoignages et des reportages qui attestent son autonomie. Les chaînes publiques font presque toujours appel à leur réservoir d’intellectuels et essayistes « de service » ; les débats qu’elles organisent excluent les opinions « incorrectes » et font passer le vieux pour du neuf. Leurs invités occasionnels n’ont pas le temps de développer leurs arguments. 

La presse écrite et audiovisuelle d’information devrait être entièrement séparée, non seulement de l’Église, mais des pouvoirs publics et des groupes financiers quels qu’ils soient. Voilà de quoi ajouter à la loi de 1905 sur la laïcité ! Ce serait donner un contenu à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Tout citoyen : nous en sommes loin, malgré l’existence des « réseaux sociaux ». L’accès libre et aisé à la « libre communication » est embryonnaire. 

La laïcité, c’est l’autorité du peuple 

La République française a « pour principe le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », mais nous n’avons toujours pas de référendum d’initiative populaire, de contrôle populaire des actions de ses mandataires, de pleine séparation des pouvoirs, ce qui rend difficile la tâche des magistrats face aux parlementaires et aux membres du gouvernement. L’Église n’est plus, depuis longtemps, l’autorité suprême. L’État a remplacé l’Église, en tant qu’autorité suprême : une forte sécularisation, une faible laïcisation. Un nouveau clergé, séculier, a pris le pas sur l’ancien : celui des économistes et des administrateurs civils, qui ont réussi à imposer une vision comptable du monde. Or l’autorité des citoyens consiste à débattre publiquement, à donner leur opinion, à approuver ou censurer le gouvernement, à contribuer à la législation et à participer à l’application des lois. Combien de citoyens, sur les 44,8 millions d’inscrits sur les listes électorales, participent-ils à la décision publique : 10 000 ? 100 000 ? Probablement moins d’un million, élus locaux compris. À part la convention d’Aarhus, qui exige qu’ils donnent leur avis sur des projets d’équipement ayant un impact écologique, les citoyens sont supposés rester des sujets et non des acteurs. Voilà encore de quoi compléter la loi de 1905. 

La laïcité, c’est aussi l’éducation du peuple 

L’éducation du peuple s’effectue par le biais d’associations, qui vont de la défense des droits de l’homme à la lutte contre l’illettrisme, en passant par les maisons du droit, les écrivains publics, etc. Cependant, ces associations souffrent d’un manque de moyens, et seules les plus robustes survivent, suite à la concurrence que l’État a créée entre elles. Le rôle principal devrait incomber à l’Éducation nationale. Mais l’apprentissage du droit, nécessaire, est absent de ses programmes. On a beaucoup parlé de la philosophie, à enseigner à partir de la classe de troisième. Et d’un enseignement de l’histoire et de la géographie qui ne serait plus centré sur la France et sur les événements les plus spectaculaires de la vie politique. Et d’un enseignement de l’économie qui permettrait aux citoyens de s’affranchir des révélations quasi divines des économistes. 

Le droit, la philosophie, l’économie, l’histoire et la géographie devraient être enseignés ensemble et de manière cohérente dès l’entrée à l’école primaire – sous des formes appropriées –, ce qui donnerait aux futurs citoyens les moyens de participer réellement aux affaires publiques. De plus, cette éducation les aiderait à améliorer leur discernement face au flot d’informations en tout genre – un bruit de fond qui rend inaudibles les informations utiles.

C’est encore un titre à ajouter à une loi sur la laïcité. 

La religion comme morale sans superstition 

Venons-en au rôle des religions. Il se situe en complément et non à la place des exigences précédentes. Les textes religieux peuvent être des livres édifiants sans coercition : ils relatent des aventures humaines et cherchent à en tirer des leçons de conduite. Ils cherchent à faire comprendre les ressorts de la vie humaine. Les connaître et les méditer n’entraîne pas forcément une adhésion, mais nous sort de l’ignorance et souvent de la bêtise. Spinoza, fondateur de l’exégèse biblique, a fait plus que quiconque pour désacraliser les « Écritures saintes » mais non pour les rejeter[4]. D’autres – trop peu – l’ont suivi, tels, à présent, Michael Walzer (Dans l’ombre de Dieu, Bayard, 2016), qui déclare : « j’écrirai en ma qualité de théoricien politique, lisant la Bible comme je lis John Locke […] et posant le même genre de questions. Comment la société politique est-elle conçue ? ». Que visent les philosophes les plus lucides quand ils s’en prennent aux religions ? L’idolâtrie. Ce combat est sans fin car les humains, dès qu’ils souffrent, se croient les victimes du sort et tendent à chercher un protecteur tout-puissant ou une formule magique protectrice. Les figures en sont multiples : Dieu, héros, surhommes, hommes providentiels, sauveurs. Avec des idoles au rabais que sont les stars des sports, des variétés ou du cinéma. Des idées, des valeurs, des principes, peuvent devenir des idoles : la Patrie, la Nation, le Peuple, la Laïcité, l’Humanité. Elles ne sont alors pas moins dangereuses que les intégrismes religieux. Apprendre l’histoire des religions, y compris humanistes (libéralisme, socialisme, etc.), est un vaccin contre l’idolâtrie. 

Une nouvelle loi ? 

La laïcité n’est ni un slogan, ni une marque, ni un fétiche, ni une idole, ni un gadget ou un hochet, ni un glaive, ni un bouclier, ni l’outil « qui arrachera la racine du fanatisme dans les cœurs », mais le socle d’une démarche de sortie de l’humanité hors de ses illusions, terreurs et espoirs insensés, par la connaissance de soi et des autres, par la fermeté et la générosité, par le soutien indéfectible à toutes les formes de liberté, d’égalité et de fraternité. Et, principe formulé depuis 1948, de dignité et d’intégrité des personnes et des peuples. 

L’article 1 de la Constitution pourrait lui être dédié, en précisant qu’elle inclut la liberté d’expression et d’opinion, qu’elle promeut et protège l’autorité du peuple, qu’elle entraîne l’éducation du peuple à la citoyenneté et qu’elle respecte toutes les croyances tout en les éclairant.

A ceux qui soutiennent que la loi de 1905 est intangible car nécessaire et suffisante, je dirai qu’elle est nécessaire mais insuffisante et qu’il serait temps de la compléter ou d’écrire une loi qui porterait uniquement sur la laïcité. 

[1] Jean Baubérot, Les Sept Laïcités françaises : Le modèle français de laïcité n'existe pas, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 2015.
[2] Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, Hachette, 1888.
[3] Premier auteur cité dans l’Histoire la laïcité d’Henri Pena-Ruiz (Gallimard, 2005), Spinoza déclare : « dans toute République et dans tout État où n’est point pris pour loi suprême le salut de la personne qui donne les ordres, mais celui du peuple entier, l’individu docile à la souveraine Puissance ne doit pas être qualifié d’esclave hors d’état de réaliser son intérêt propre » (Traité des autorités théologiques et politiques, chap. 16).
[4] C’est ce que montre Elhanan Yakira : Spinoza refuse d’accorder un statut spécial à la Bible : « Alors que l’Écriture repose sur la croyance qu’elle contient un message révélé, c’est-à-dire divin, il s’agissait de comprendre son essence. » (Spinoza : La cause de la philosophie, Vrin, 2017)

Michel Juffé

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