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La fille d'un grand homme

Article publié dans le n°1044 (01 sept. 2011) de Quinzaines

Être la fille d’un grand homme, un écrivain célèbre, admirable, admiré, un homme intelligent, passionné et qui est souvent dur, y compris avec lui-même (ainsi à l’approche de sa mort) ; et vouloir vivre en l’aimant et en menant sa propre vie et ses propres amours : telle est la difficulté que fait ressentir avec une grande force de suggestion le récit d’Ursula Priess.
Ursula Priess
A travers tous les miroirs
(Zoé)
Être la fille d’un grand homme, un écrivain célèbre, admirable, admiré, un homme intelligent, passionné et qui est souvent dur, y compris avec lui-même (ainsi à l’approche de sa mort) ; et vouloir vivre en l’aimant et en menant sa propre vie et ses propres amours : telle est la difficulté que fait ressentir avec une grande force de suggestion le récit d’Ursula Priess.

« Alors comme ça Frisch, c’est votre père !? » lui dit-on. Frisch, c’est Max Frisch, le grand dramaturge et écrivain suisse de langue allemande (1911-1991), auteur de Don Juan ou l’Amour de la géométrie (1953), de Monsieur Bonhomme et les incendiaires et de Andorra ; mais aussi de récits intimes comme Montauk (1975), avec une épigraphe tirée de Montaigne, analogue à celle placée en tête du récit de sa fille ; et de Journaux où la recherche de soi passe aussi par l’imagination : une œuvre intensément autobiographique.

Dans ses relations avec sa fille, telles que cette suite de souvenirs précis et disposés selon une composition subtile les reconstitue, ce père est volontiers direct, voire abrupt, attendant de son interlocutrice l’indépendance de comportement qu’il a conquise pour lui-même. Le jour de ses vingt ans, il lui écrit : « Le sentiment que tu es ma fille ne cessera pas, mais j’ai cessé de te penser comme une enfant, et ce non pas à cause de ton anniversaire d’aujourd’hui, mais depuis longtemps et toujours plus, avec l’espoir que tu puisses me comprendre là aussi où je ne suis pas un modèle. » Ou ceci, qui est encore plus âpre, plus véridique, alors qu’elle est enceinte : « L’enfant que tu portes a un grand-père fou, mais ce qui, je l’espère, ne lui portera pas préjudice, en effet : je suis retombé amoureux d’une femme de ton âge. »

Les divers personnages évoqués par l’auteur, ce sont eux qui lui tendent ces miroirs d’elle-même à travers lesquels elle cherche courageusement une issue véridique. Elle le fait en mêlant aux diverses scènes de ses relations avec son père, qu’elle accompagne jusqu’à ses derniers jours, le récit fragmenté d’une relation avec un homme qui l’attire, et dont cependant quelque chose d’énigmatique et de substantiel va la tenir écartée, et rendre impossible l’aventure qui semblait se dessiner pour eux. C’est une sorte de drame silencieux, déclenché lorsque Ursula comprend à demi-mot que cet homme a non seulement eu une relation intime (« je l’avais raccompagnée à la maison… Seulement jusqu’à la porte d’entrée, à l’époque il n’y avait rien de plus entre nous ») avec Ingeborg Bachmann, la poétesse et nouvelliste autrichienne qui avait eu une liaison passionnée avec son père jusqu’en 1962 (avant d’être la « femme aimée » de Paul Celan) ; mais qu’il a sans doute été celui qui a rendu son père intensément jaloux. Une sorte de menace d’inceste indirect maintient les amants possibles à distance l’un de l’autre.

Ce que j’ai aimé dans ce livre tient sans doute à ce qui y apparaît de la personnalité de son auteur. Ursula Priess est directe, sans prétention. Elle sous-titre son récit simplement « État des lieux ». Elle ne donne jamais un sentiment gênant d’indiscrétion, alors même qu’elle nous fait entrer doucement dans l’intimité de ses affections et de ses souvenirs, dont beaucoup sont douloureux (son père parle avec colère de la mère d’Ursula), mais que marque une sorte de générosité (à propos d’Ingeborg : « Je l’aimais comme j’ai aimé toutes les femmes de mon père, c’est-à-dire beaucoup »). En elle coexistent, se nourrissant mutuellement, la petite fille curieuse qui ne comprend pas tout mais observe, la jeune fille, la femme mûre sensuelle, inquiète et compatissante. Son talent est dans sa simplicité même, dans son désir de « décrire ces jours sans rien inventer, ce présent mince », de se confronter à son histoire, qu’elle donne au lecteur sans l’encombrer, sobrement et passionnément.

Pierre Pachet