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Article publié dans le n°1200 (16 sept. 2018) de Quinzaines

Les éditions Gallimard poursuivent l’érection d’un monument éditorial pour l’un de ceux qui ont le plus contribué à l’enrichissement de leur catalogue. Les deux nouveaux volumes de « Critique littéraire » offrent aussi de belles réflexions de Jean Paulhan sur le ravissement.
Jean Paulhan
Œuvres complètes, t. IV et V (critique littéraire I et II)
Les éditions Gallimard poursuivent l’érection d’un monument éditorial pour l’un de ceux qui ont le plus contribué à l’enrichissement de leur catalogue. Les deux nouveaux volumes de « Critique littéraire » offrent aussi de belles réflexions de Jean Paulhan sur le ravissement.

Après le tome II – L’Art de la contradiction – paru en 2009 et le tome III consacré aux Fleurs de Tarbes et paru en 2011, la collection « Blanche » publie deux tomes de Critique littéraire, établis par Bernard Baillaud. Passons rapidement sur l’agencement nécessairement arbitraire des textes et sur le regret de voir séparés certains documents a priori composés dans le même esprit (ceux sur l’herméneutique de la poésie).

Le classement par auteurs laisse mieux encore transparaître les goûts de Paulhan, tantôt admiratif (notamment de Félix Fénéon et bien sûr d’Eluard – mais uniquement lorsque sa poésie était « précieuse »), tantôt bien plus critique (envers Roland Barthes). Heureusement, ces textes n’invitent pas à dresser de panthéon : Paulhan se montre méfiant en ce qui concerne les monuments de la littérature, sans doute grâce à son statut d’éditeur clef et donc grâce à sa connaissance des principes d’intronisation des œuvres. Sa lecture des classiques n’est ni naïve ni aveuglée par les couches de glose que des siècles d’exégèse ont déversées sur eux. Ainsi, il écrit qu’« il est d’usage, depuis cent cinquante ans, de fréquenter Sade par auteurs interposés. Nous ne lisons pas Les Crimes de l’amour, mais, par exemple, L’Auberge de l’ange gardien, ni La Philosophie dans le boudoir mais Par-delà le bien et le mal, ni Les Infortunes de la vertu mais Le Château ou Le Procès. » Il relativise les gloires, non parce qu’elles sont surestimées, mais parce qu’elles sont mal comprises et engendrent des malentendus décidément pénibles à dissiper et autres idolâtries (outre Sade, pensons à Rimbaud ou à Lautréamont comme autres éternels prétextes à dissertations) : « Il y a dans toute poésie un élément de farce, et si nous n’en tenons pas compte, nous risquons de ne rien comprendre à de grands poètes comme Corneille, Boileau ou Delille. Si la poésie de nos jours est plutôt triste, c’est que nous la prenons un peu trop au sérieux. Nous la prenons déplorablement au sérieux. » Au détriment des classiques, son attention se porte logiquement sur les contemporains, comme Charles-Albert Cingria, dont il parle avec justesse. 

Le classement par auteurs ne fait pas pour autant oublier la fascination de Paulhan pour le langage et la rhétorique. Son grand regret fut que l’Académie française n’ait pas élaboré de projet de rhétorique ni de poétique, manque qu’il aurait voulu combler. Car, outre le style, son autre obsession critique est le fonctionnement du poétique.

Dans un texte posthume que Bernard Baillaud qualifie d’« ésotérique » – Traité du ravissement ou Trente-quatre lettres sur l’usage et le rendement d’un nouvel appareil à décrypter –, Paulhan s’intéresse à la magie de la poésie. Il essaie de comprendre pourquoi l’image poétique est autant capable de nous bouleverser, de nous « ravir ». À travers un échange épistolaire fictif, il mûrit une méthode pour décrypter la poésie. Il voudrait proposer un outil de mesure ou d’analyse de la poéticité des textes. Si le dossier du Traité est daté de 1935, cette obsession se retrouve dans Clef de la poésie (publié en 1945, repris dans le tome II de 2009) : « Je ne cherche qu’un moyen de juger toute découverte poétique. » Car la poésie serait un « vaste langage chiffré » : « Je dois traduire un chiffre […]. Et certes il se peut qu’il n’y ait point de secret. Ou que le secret, s’il en est un, soit insaisissable. Il nous faut ici parier. »

La réflexion de Paulhan repose sur deux constats préalables. D’abord, le verbe « parier » traduit la spécificité du texte poétique aux yeux du lecteur moderne. Son sens profondément pascalien démontre l’importance cruciale de cette activité : la poésie serait un absolu (une religion). En outre, cet absolu est nuancé : la poésie présente-t-elle nécessairement une énigme ? Conserve-t-elle par essence un secret ? Alors même que l’enjeu est de taille, il est progressivement évacué, mis de côté, comme si la question ne se posait plus…

Son analyse du ravissement s’élabore progressivement. En grand amateur de linguistique, Paulhan examine les phénomènes et les classes (fidèle à sa démarche, comme dans Les Fleurs de Tarbes, où il oppose les Rhétoriqueurs aux Terroristes) : il y aurait deux espèces de chiffres, l’un « dissimulé », l’autre « spontané ». Et les mots employés dans le langage poétique – à la différence du langage commun – obéiraient à une dualité sémantique. Alors, pour éviter les interprétations abusives des œuvres littéraires, Paulhan recommande à tout critique (ou à tout lecteur) de « dresser d’abord le vocabulaire et comme la stylistique du sens apparent ». Le critique devrait respecter les trois moments suivants, qui reposent sur une étude du langage : la « fixation du vocabulaire » (prudence préalable pour éviter les malentendus, à quoi il faudrait ajouter les significations oubliées) ; la « recherche d’un paradoxe » ;et, enfin, la « découverte d’un secret », représentant l’aboutissement de l’activité critique. 

Maurice Blanchot critiquera l’approche de Paulhan, en mettant en avant la vanité et la prétention de cerner le mystère par la logique. Il semble plutôt que l’analyse de la mécanique du poétique néglige malheureusement un principe de prudence, que Paulhan met pourtant en avant dans un texte consacré au critique Félix Fénéon, intitulé Le Secret de la critique : « Ainsi recherche-t-on de par le monde la chemise d’un homme heureux, et cet homme heureux, quand enfin on le tient, ne porte pas de chemise. » Car n’arrive-t-il pas que les explorateurs du poétique se confrontent à un mirage ? Et l’on songe à Fontenelle, au sujet de la dent d’or d’un enfant de 7 ans : « Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre. »

Bien entendu, la recherche du ravissement n’est pas pour autant vaine, et – au contraire – la démarche de Paulhan est profondément complexe et louable, à rebours de toutes les faciles glorifications de l’art en général. Mais elle est demeurée en partie à l’état de marges, repérable désormais de façon éparse dans ces récents volumes d’Œuvres complètes. Mieux encore qu’éditer ce travail, il faudrait le prolonger.

Eddie Breuil

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