Sur le même sujet

A lire aussi

« L'opium de la pensée »

Une « analogie », cela peut être simplement une ressemblance. Mais, dans son sens premier, le mot désigne une proportion, un rapport (« analogia », en grec), comme le rappelle Jean-Claude Milner, dans un livre qui vient de paraître (1), en analysant magistralement la structure d’une phrase plus que célèbre : « La religion est l’opium du peuple. »
Une « analogie », cela peut être simplement une ressemblance. Mais, dans son sens premier, le mot désigne une proportion, un rapport (« analogia », en grec), comme le rappelle Jean-Claude Milner, dans un livre qui vient de paraître (1), en analysant magistralement la structure d’une phrase plus que célèbre : « La religion est l’opium du peuple. »

Cette phrase a été écrite par Karl Marx en 1844. Milner commence par en éclairer les termes. « Religion » ne peut renvoyer qu’au christianisme et « peuple » au peuple allemand : le christianisme est l’opium du peuple allemand. Quant à l’opium, on s’est demandé s’il était invoqué pour sa vertu dormitive (version de Lénine, par exemple) ou plutôt comme antalgique (interprétation de Boris Souvarine). Dans les deux cas, la phrase de Marx reviendrait à ceci : « cet opium qu’est la religion est distribué au peuple, qui le consomme ».

Or, comme le montre Jean-Claude Milner, Marx n’a pas voulu dire que la religion était un opium, ni que le peuple consommait de l’opium ! Il a formulé une analogie, au sens strict : a est à b ce que c est à d. C’est une proportion mathématique. Connaissant trois termes, on peut calculer le quatrième (« calcul de la quatrième proportionnelle » : A/B = C/D).

Il faut donc comprendre ainsi la citation de Marx : la religion est au peuple ce que l’opium est à x. La phrase ne comporte que trois termes, et le quatrième est sous-entendu. Quelle est la valeur de x ? En examinant l’environnement historique et culturel dans lequel cet énoncé a vu le jour, Milner résout l’équation : il s’agit des artistes. La religion est au peuple ce que l’opium est aux artistes. Ce qui confirme bien que la religion n’est pas un opium : elle est aussi loin de l’opium que le peuple peut l’être des artistes. Déduire de la phrase de Marx que la religion est un opium serait aussi aberrant que de conclure à l’égalité de 2 et de 3 à partir de l’analogie : 2 est à 4 ce que 3 est à 6 (c’est-à-dire la moitié).

Reste à connaître le fondement de l’identité du rapport unissant les couples [religion, peuple] et [opium, artistes], ce que Milner appelle la « base » de l’analogie : la religion est au peuple ce que l’opium est aux artistes, en ce que l’une et l’autre les font vivre dans une illusion consolatrice.

Dans toute analogie dialectique (et non mathématique), précise Milner, se présentent une ligne claire et une ligne obscure. La relation patente ou mieux connue qui existe entre deux termes a pour rôle d’éclairer la même relation, moins apparente, qui unit deux autres termes. Ici, la ligne obscure est celle de la religion au peuple ; la ligne claire, celle qui assemble l’opium et les artistes.

La grammaire n’est pas toujours le reflet bien net de la structure logique (2). Dans la phrase de Marx, deux ambiguïtés sont à l’œuvre : celle de la copule « est » ; celle du génitif (« du peuple »). Si l’on croit que la copule est ici l’affirmation d’une identité, on fait un contresens ; si l’on perçoit le génitif comme traduisant une connexion directe entre les termes qu’il associe, on commet un nouveau contresens.

Milner voit un tel contresens dans le titre fameux de Raymond Aron : L’Opium des intellectuels. Selon lui, la formule ne fonctionnerait que parce qu’elle repose sur un génitif de connexion directe ; mais pourquoi le titre d’Aron ne serait-il pas l’ellipse – il ne comprend que deux des quatre termes en jeu – de l’expression suivante : le marxisme est aux intellectuels du XXe siècle ce qu’a pu être l’opium pour les artistes du XIXe ? L’erreur que Milner croit pouvoir détecter dans le titre d’Aron figure bien plutôt dans la seconde épigraphe choisie par celui-ci : « Le marxisme […] a notamment en commun avec toutes les formes inférieures de la vie religieuse le fait d’avoir été continuellement utilisé, selon la parole si juste de Marx, comme un opium du peuple » (Simone Weil).

Des formules de type proportionnel, il en existe des quantités. Milner cite, entre autres : « L’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». Il évoque la chanson de Léo Ferré où le « piano du pauvre » désigne l’accordéon. L’accordéon est aux pauvres ce que le piano est aux personnes plus aisées : leur instrument de prédilection (base de l’analogie).

L’interprète doit démêler derrière des apparences syntaxiques identiques s’il s’agit ou non d’une analogie. Lorsque Proudhon dit de la politique qu’elle est « la science de la liberté » ou Gambetta qu’elle est « l’art du possible », la connexion est directe et l’identité réalisée : l’analogie n’est pas en cause. Pas davantage quand Shakespeare suggère que la musique est « l’aliment de l’amour ».

Mais, en disant que la musique est « la langue des émotions », Kant ne prétend pas que la musique soit une langue, ni que les émotions possèdent une langue. Il veut dire que la musique est aux émotions ce que la langue est au discours rationnel : le moyen de leur expression. Même chose quand Voltaire affirme que « l’écriture est la peinture de la voix » ; l’écriture est à la voix ce que la peinture (figurative) est au monde extérieur : un mode de transcription. L’analogie est manifeste lorsque la copule ne peut valoir identité ou que le génitif révèle immédiatement son caractère indirect : « Le notaire est le médecin de notre argent » (Samuel Butler) ; « La sottise est le bouclier de la honte » (Léonard de Vinci) ; « Les pleurs sont la lessive des sentiments » (Malcolm de Chazal) ; « Le sexe est le cerveau de l’instinct » (André Suarès) ; « L’attention est le burin de la mémoire » (duc de Lévis) ; « L’antiracisme est le communisme du XXIe siècle (Alain Finkielkraut).

La nature du génitif n’est pas toujours facile à déterminer, et il peut arriver que deux interprétations soient acceptables. « L’humour est la politesse du désespoir » : le désespoir présenterait-il une forme polie (génitif de connexion directe) ? Ou bien l’humour serait-il au désespoir ce que la politesse est aux échanges de tous les jours, une arme pour le rendre plus supportable ?

Parfois, l’analogie étant entièrement développée, il n’y a plus d’équation à résoudre : « La poésie est aux sentiments ce que la philosophie est aux pensées » (Novalis) (3) ; « L’art est à la vie ce que le sperme est au sang » (Léon-Paul Fargue). Et sous forme d’une boutade qui échappe de peu à la tautologie : « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique » (Clemenceau) (4).

Milner remarque que les interprétations erronées résultent souvent d’une confusion entre analogie et métaphore, confusion « encouragée » par Aristote, qui fait de la première une variété de la seconde (5). Or, la métaphore tend vers l’identité quand l’analogie s’en éloigne.

Comme « la force de la structure peut exercer sa contrainte », dit Milner, il y a le risque que la proportionnalité se projette en identité. C’est ainsi que l’analogie devient « l’opium de la pensée », une des lois du parler politique en tant qu’il est un « art de mentir ». L’auteur n’en dit pas plus ; à nous d’exercer notre vigilance.

  1. Jean-Claude Milner, La Puissance du détail : Phrases célèbres et fragments en philosophie, Grasset, coll. « Figures », 286 p., 19 €.
  2. « La logique est à la grammaire ce que le sens est au son dans les mots » (Joubert).
  3. Autrement dit : la poésie est la philosophie des sentiments.
  4. Base de l’analogie : une de ses formes les plus indigentes.
  5. Poétique, XXI, 8.
Thierry Laisney

Vous aimerez aussi