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Article publié dans le n°1166 (01 févr. 2017) de Quinzaines

Depuis 2002, date de la parution de son premier opus, Petit traité de désinvolture, accueilli avec faveur par la critique et le public, Denis Grozdanovitch publie régulièrement les pages qu’il a accumulées dans ses carnets, dont il extrait et enrichit la « substantifique moelle » en une prose souple et cadencée, de laquelle on ne se lasse pas. Je me demande si son style n’a pas quelque parenté avec une façon de renvoyer la balle propre à sa pratique du tennis et du jeu de paume. La lenteur réflexive du jeu d’échecs, avec ses brusques accélérations, ne compterait pas pour peu dans le haut niveau qui caractérise sa production. C’est ce qu’atteste Le Génie de la bêtise, empli d’un charme vagabond qui me fait songer à Diderot lorsque le président de Brosses désigne en ce dernier « un faiseur de digressions perpétuelles » (Lettres écrites de Paris, 1754), ce que je convertis en compliment.
Denis Grozdanovitch
Le génie de la bêtise
Depuis 2002, date de la parution de son premier opus, Petit traité de désinvolture, accueilli avec faveur par la critique et le public, Denis Grozdanovitch publie régulièrement les pages qu’il a accumulées dans ses carnets, dont il extrait et enrichit la « substantifique moelle » en une prose souple et cadencée, de laquelle on ne se lasse pas. Je me demande si son style n’a pas quelque parenté avec une façon de renvoyer la balle propre à sa pratique du tennis et du jeu de paume. La lenteur réflexive du jeu d’échecs, avec ses brusques accélérations, ne compterait pas pour peu dans le haut niveau qui caractérise sa production. C’est ce qu’atteste Le Génie de la bêtise, empli d’un charme vagabond qui me fait songer à Diderot lorsque le président de Brosses désigne en ce dernier « un faiseur de digressions perpétuelles » (Lettres écrites de Paris, 1754), ce que je convertis en compliment.

« Mon cher Grozda », comme l’apostrophe le sieur Defraie, un de ses marquants professeurs, Grozda, donc, s’est lancé, avec ce livre personnel et polyphonique à la fois, où chacun peut percevoir l’écho de sa propre voix, dans une entreprise téméraire, car toujours susceptible de se retourner contre son auteur : traquer la bêtise sous toutes ses formes, mener contre elle « une guerre sainte » et sans fin : « On est toujours fatalement l’imbécile d’un autre ! Le crétin d’un quelconque connard ! » Et de citer l’immortel Pierre Dac : « Le parfait crétin est celui qui se croit plus intelligent que tous ceux qui sont aussi bêtes que lui. » On se fera une idée de l’ennemi (qui sommeille en chacun de nous ?) en pensant au Trissotin de Molière, au Cottard de Proust, aux idiots de Flaubert tels Homais, Bouvard, Pécuchet. Cette brève nomenclature laisse deviner les « figures antagonistes » de l’imbécile, du crétin, de l’idiot, qui souvent nichent chez l’intellectuel, le philosophe, le savant. Point d’intelligence sans stupidité, et vice versa. Une figure de rhétorique commande ou révèle ce perpétuel jeu de dupes aux résonances tour à tour anxiogènes et drolatiques : l’oxymore, ainsi « bêtise savante », « salutaire bêtise », « la bêtise de l’intelligence », ou, par le truchement de Robert Musil : « La génialité est indissolublement liée à la bêtise. » 

Attention ! Ne pas reculer devant la vertigineuse culture et l’enivrante agilité avec lesquelles l’essayiste explore cette cartographie de l’intellect sous ses aspects contradictoires. Bien au contraire, se livrer sans ânonner au défi ludique de « vaincre l’inertie implacable […] du réel », comme font ces juifs studieux qui s’adonnent à l’exercice talmudique du pilpoul, ces interminables discussions autour de problèmes insolubles. Exemple proposé par Denis Grozdanovitch : mourant, un vieux rabbin énonce que « la vie est une flèche » ; l’effervescence et la controverse enflamment, secouent les écoles rabbiniques jusqu’à ce qu’on en vienne à consulter un autre détenteur du dogme, qui finit par objecter que « la vie n’est pas une flèche » ; laquelle objection revient aux oreilles de l’agonisant, qui conclut (?) que, certes, « on peut le dire aussi comme ça ». Une variante de cette histoire propose une métaphore différente, en une formulation non moins sibylline : « la vie est un long tunnel » versus « la vie est un petit tunnel », à chacun de décider l’indécidable. 

Une même loi jubilatoire règle le récit de Denis Grozdanovitch, lecteur impénitent nous entraînant dans sa quête du mystère qui relie l’intelligence et la bêtise. Nous parcourons en sa compagnie les rayons d’une bibliothèque inépuisable, où bruissent les pages des savants, des philosophes, des écrivains, des artistes, tels, en vrac et en abrégé, La Bruyère, génie « hors d’âge », Lewis Carroll, Italo Svevo, Clément Rosset, Paul Valéry (dont Monsieur Teste, à mon goût un chef-d’œuvre, est fort malmené), Flaubert fasciné par la bêtise et qui, sous l’étiquette d’« idiot de la famille », fascina Sartre à son tour, bien d’autres encore au devant desquels je prie le lecteur d’accourir, sans m’abstenir toutefois de nommer Montaigne, champion du scepticisme et du relativisme, esprit d’une rare liberté qui a la hardiesse d’avancer la supériorité d’une certaine ignorance propre aux animaux et à ceux qu’on appelle « sauvages ». Il n’est peut-être pas inutile de mentionner l’étymologie de ce dernier terme : est sauvage celui qui vit dans la forêt, du latin « silva », en communion avec les créatures et les phénomènes sensibles de la réalité brute, à l’écart du « trissotinisme » en somme. Or, Le Génie de la bêtise s’ouvre sur les scènes édéniques de l’amitié entre le narrateur enfant et Valentin, un « simple d’esprit », doté d’une merveilleuse empathie avec la nature et tous ses savoirs, toutes ses saveurs. Le « précieux enseignement » de Valentin complète, émotions et réflexion confondues, les trésors hérités de Montaigne, qui a en Denis Grozdanovitch un épatant légataire.

Serge Koster

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