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Son livre sur Montaigne avait révélé la démarche de Sarah Bakewell (voir « NQL », no 1085) : s’approprier des études érudites pour les présenter de façon synthétique et accessible. Mais, cette fois, la tâche est plus ardue, car son « café existentialiste » est fréquenté par beaucoup de clients aux livres difficiles, plus ou moins étudiés, écrits dans plusieurs langues… Comment fait-elle pour résoudre toutes ces difficultés ?
Sarah Bakewell
Au café existentialiste. La liberté, l’être & le cocktail à l’abricot
Son livre sur Montaigne avait révélé la démarche de Sarah Bakewell (voir « NQL », no 1085) : s’approprier des études érudites pour les présenter de façon synthétique et accessible. Mais, cette fois, la tâche est plus ardue, car son « café existentialiste » est fréquenté par beaucoup de clients aux livres difficiles, plus ou moins étudiés, écrits dans plusieurs langues… Comment fait-elle pour résoudre toutes ces difficultés ?

Elle commence par poser son point de vue et même sa photo – adolescente aux longs cheveux blonds – d’« existentialiste de banlieue ». Plus tard, Montaigne, par le truchement du texte que lui a consacré Merleau-Ponty, l’a ramenée chez les phénoménologues. La tâche est rude car cet « objet » s’écrit en plusieurs langues, dont l’allemand et le français, dans des textes souvent extrêmement techniques et de lecture ardue. Pourtant, ces obstacles ne gênent pas Sarah Bakewell, qui semble lire Heidegger aussi facilement qu’un roman à succès. Nous la suivons chez des auteurs qu’elle nous fait connaître selon sa propre présentation, accessible cette fois. Je n’ai pas les moyens d’apprécier la pertinence de ses interprétations de plusieurs philosophes, mais son enthousiasme, son autorité et son Montaigne antérieur emportent l’adhésion. 

Sarah Bakewell part de la fameuse scène décrite par Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge (Gallimard, 1960),où Raymond Aron de retour de Berlin – même si, dans ses Mémoires (Julliard, 1983, rééd. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2010), il dit ne pas s’en souvenir – explique à Sartre et à Simone de Beauvoir, la phénoménologie, philosophie fondée sur les études des « choses elles-mêmes », telles qu’elles sont perçues dans la vie ordinaire. Il ne reste plus qu’à déployer les processus qui ont fait naître cette situation, les ouvrages de Levinas, Heidegger, Jaspers, Marcel… et leurs conséquences avec Sartre, de Beauvoir, Merleau-Ponty, Camus, Wilson… Le processus est connu, mais le parcours ardu.

En outre, Sarah Bakewell ne se cantonne pas dans le domaine de la seule philosophie, mais s’attache à en présenter les contextes afin d’expliquer des parcours aussi différents que le nazisme de Heidegger ou le marxisme de Sartre. Comment ces philosophes réagissent-ils aux diverses situations politiques (nazisme, Seconde Guerre mondiale, révolutions coloniales, montée des jeunes, etc.) qu’ils traversent ? En particulier, j’ai le sentiment que, anglaise, Sarah Bakewell sous-estime la place des guerres coloniales – Indochine, Algérie – dans la situation politique française et, plus précisément, dans les divergences entre Sartre et Merleau-Ponty. Le premier n’a-t-il pas reproché au second de ne s’être pas associé, en 1953, à la campagne en faveur d’Henri Martin, marin communiste, ancien résistant, condamné pour son soutien à la cause vietnamienne ? Comment, en effet, arriver à maîtriser des domaines si vastes, recouvrant diverses disciplines, dans une multitude de pays ?               

Mais le cœur du livre reste l’abord des différentes facettes de la phénoménologie. Sarah Bakewell présente sa genèse – Hegel, Kierkegaard, Nietzsche –, son avènement avec Husserl et son explosion avec ses disciples : Heidegger, Jaspers, Marcel, Levinas, Sartre, de Beauvoir, Merleau-Ponty, Camus, sans oublier les Anglo-Saxons Colin Wilson ou William Barrett. Essayons de suivre grossièrement ce parcours fondé sur l’« entrelacement de la vie et des idées », comme elle le dit dans un entretien. Penons le cas du plus ardu de ces philosophes, Heidegger. Le chapitre iii, qui lui est consacré, commence par l’examen de son premier livre, Être et Temps de 1927, qui s’interroge sur le sens du mot être, verbe si banal. Très vite, Sarah Bakewell s’attache à sa biographie, du moins durant sa carrière académique, pour présenter les réactions des étudiants devant ses cours et pour revenir enfin à la question de l’être. Ce n’est pas un étant, une entité définie et limitée, d’autant qu’en allemand il y a deux mots : Seiende, toute entité individuelle, et Sein, être dont tous ces étants particuliers sont dotés. Cette distinction fonde la « différence ontologique ». Mais il reste l’entité particulière, moi-même, point de départ d’une enquête. Heidegger introduit alors la notion de Dasein, existence, être-là. L’objectif devient alors d’abandonner le langage naturel afin de « nous laisser en alerte » pour nous ramener à l’être. Les traductions ajoutent nécessairement à la confusion dans ces subtiles distinctions. À cet instant, Sarah Bakewell propose une analogie avec un roman de Gertrude Stein, The Making of Americans (Contact Press, 1925,rééd. Dalkey Archive Press, 1995), qui présente ce qu’elle ressent au contact d’une matière afin de faire éclater le langage conventionnel. Ainsi, Heidegger « s’empare du Dasein dans ses moments les plus ordinaires, puis en parle de la façon la plus novatrice possible ». Le Dasein estici l’être-au-monde. Mais, comme il n’y a que des objets utilisés ou abandonnés, il s’agit d’introduire des « être-avec », ce qui nous fait communiquer avec d’autres dans un « monde commun ». Ici, Sarah Bakewell localise la séparation d’avec Husserl et donc l’originalité de Heidegger.

À titre d’exemple, je viens de choisir d’effectuer la présentation en quelques lignes de la doctrine de Heidegger et j’imagine qu’elles paraîtront approximatives aux philosophes. Elles ont pourtant le mérite de présenter l’immense effort que réclame la vulgarisation de qualité, d’autant que je n’ai pas le talent de Sarah Bakewell pour présenter simplement des textes difficiles. Elle nous livre ainsi une présentation de la galaxie existentialiste – de Levinas à Sartre – avec deux préférés : de Beauvoir et Merleau-Ponty.               

Le plus remarquable semble la capacité de Sarah Bakewell à nous faire circuler dans des informations très diverses. Nous allons de la lecture de la Phénoménologie de la perception aux raisons de la rupture entre Merleau-Ponty et Élisabeth Lacoin dite Zaza (avec une curieuse hésitation sur son nom), des talents rythmiques du premier à ses positions politiques. Elle arrive à rendre moins arides les discours philosophiques en intercalant des pans de biographie. Ce n’est cependant pas du Sainte-Beuve, car elle ne met entre ces éléments aucune relation de causalité, mais ce n’est pas non plus du Sartre, car elle n’utilise pas les matériaux recueillis pour comprendre leur auteur. Sarah Bakewell sait nous donner envie d’aller vers les textes difficiles par la juxtaposition de propos triviaux et de remarques abstraites, pour nous faire accepter les unes grâce aux autres. On peut imaginer et vérifier l’ouverture que cet exercice réclame et l’ampleur des connaissances qu’il exige.

Bernard Traimond

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