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L’écriture des enquêtes

Un oxymore – enquête / fiction – permet à Laurent Demanze de questionner le statut épistémologique des enquêtes. Pour une fois, l’interdisciplinarité ne juxtapose pas des études hétéroclites, mais pose des problèmes communs aux études littéraires et aux sciences sociales – utilisation de documents de première main et des questions d’écriture – que chaque discipline résout à sa façon, selon ses propres traditions et instruments.
Un oxymore – enquête / fiction – permet à Laurent Demanze de questionner le statut épistémologique des enquêtes. Pour une fois, l’interdisciplinarité ne juxtapose pas des études hétéroclites, mais pose des problèmes communs aux études littéraires et aux sciences sociales – utilisation de documents de première main et des questions d’écriture – que chaque discipline résout à sa façon, selon ses propres traditions et instruments.

Pourtant, un premier obstacle de taille se pose : derrière le mot « enquête » se cachent des pratiques très différentes, voire opposées. Qu’y a-t-il de commun entre un sondage d’opinion auprès d’un échantillon représentatif qui avait naguère subi la légitime ire de Bourdieu, les questionnaires écrits des sociologues ou les entretiens enregistrés des anthropologues ? Même parmi eux, l’usage du magnétophone n’est devenu habituel qu’en 19601, et tous ne l’utilisent pas.

Cette voie d’accès à la réalité prend nécessairement dans les romans qui l’invoquent des formes moins précises. Pourtant, Demanze présente certains aspects des difficultés auxquelles se heurtent les sciences sociales pour aller à la rencontre des personnes qu’elles étudient. Ce décalage – subversion de « l’enquête de terrain » par les études littéraires – devient d’autant plus précieux que chaque discipline utilise sa propre « bibliothèque », ses appréciations, ses paradigmes et, par conséquent, ses oublis. Le terme même de « terrain », traduction littérale du « field » anglais, oublie au passage l’empirisme de sa langue d’origine. Le mot et son histoire posent cependant une échelle, microscopique, en raison du nombre nécessairement limité de personnes rencontrées; un point de vue, celui des locuteurs; une démarche indiciaire au sens de Ginzburg ; et enfin une contrainte, l’irréversibilité du temps.

Demanze s’ingénie à trouver les moyens de surmonter les limites des textes lus comme œuvreslittéraires et donc potentiellement imaginés, même s’ils affirment résulter d’une enquête, sans toujours en préciser les modalités. Cela peut aller jusqu’au détournement avec Éric Chauvier, qui pourtant ne fait que présenter des recherches réalisées selon les exigences de sa discipline, l’anthropologie. Mais comme il refuse la présentation canonique de cette discipline en France – la monographie ou le traité – et que son éditeur enlève les signes de l’académisme (notes de bas de pages, références…), ses livres ont pu être lus comme des fictions. Il est vrai qu’il refuse le « nous » au profit du « je » tout comme Malinowski dès 1922, qu’il décrit soigneusement les modalités de sa recherche en « faisant de l’enquête un instrument de connaissance » selon la formule de Gérard Althabe, et qu’il n’affirme rien sans preuve.

Dans les sciences sociales, les enquêtes fournissent – ou devraient fournir – les preuves de leurs affirmations. C’est ce que réclamait dès la fin du XVIIIe siècle un jésuite français, Henri Griffet2, invoqué par Momigliano puis Ginzburg, le premier à comparer l’historien au juge. Tout un pan des sciences sociales s’est pourtant ingénié à se dispenser de ces contraintes par divers moyens, à concevoir des objets transcendantaux auxquels seules des statistiques peuvent accéder, des modèles, des prévisions… Ce refus des « preuves historiques » suscite des narrations, des fables ou des théories qui croient pouvoir se dispenser de la critique des informations. Cette nécessité des sciences sociales est évidemment étrangère aux œuvres littéraires, aux fictions, même quand elles disent les imiter.

Elles peuvent oublier un obstacle évoqué, splendidement traité par Philippe Lejeune dans son article « Ethnologie et littérature »3 et non moins magnifiquement occulté par Bourdieu dans La Misère du monde, même s’il l’a évoqué quelques années plus tard dans un article4 : « La transcription littérale risque d’être inintelligible », y écrit-il (notez qu’il écrit « risque », ce qui signifie qu’il considère que l’obstacle n’est pas inéluctable.) Tout ceci faute de sténographe, déjà réclamé par Zola, qui dans ses carnets d’enquête transcrit ses entretiens au style indirect. Depuis lors, l’invention du transistor a permis l’enregistrement avec toutes les nuances, le mot-à-mot, le ton, les hésitations, les lapsus, les silences…

L’enquêteur « littéraire » d’aujourd’hui reprend cette échelle microscopique faute de « grand récit légitimant », au contraire d’un Zola qui, au moyen de la théorie de l’hérédité, embrassait une société entière. Il peut parfois croire que « [l]’enquête s’adosse non seulement à la neutralité axiologique théorisée par Max Weber pour les sciences sociales », alors que le sociologue prônait le « point de vue divin » refusé par tous les auteurs invoqués par Demanze. Nous tenons là le fin mot de l’affaire : alors que Zola par ses enquêtes croyait accéder aux « lois de la société » comme les sociologues depuis Durkheim, l’enquête d’aujourd’hui, dont celles des écrivains invoqués, refuse toute transcendance ; ils n’acceptent que ce qu’ils constatent.

Pourquoi alors suspendre l’enquête ? Il faut bien en présenter les résultats, car même si de nouveaux documents peuvent surgir, il est toujours possible d’y revenir. Le fameux débat entre Redfield et Lewis sur Tepozlan a montré la possibilité de reprendre la recherche sur un même objet. La communauté a été étudiée par le premier en 1926-1927, par le second en 1943-1950, sans oublier il y a peu la romancière Elena Poniatowska, alors qu’elle était devenue une ville-dortoir de Mexico DF, la capitale.

La précision des questions que propose le panorama de Laurent Demanze sur « la littérature française enquêtrice » nous conduit à nous interroger sur les pratiques scientifiques. Bensa et Pouillon avaient clairement posé le besoin de « renouer avec une expérience vécue » qu’autorisent certaines fictions. Cette exploration du Nouvel âge de l’enquête mobilise une foule de romanciers actuels, de Philippe Artières à Philippe Vasset en passant par Emmanuel Carrère et Ivan Jablonka, parmi une vingtaine d’autres. Leur point commun : affirmer ne pouvoir accéder à l’écriture de leur roman qu’après avoir enquêté. Qu’ils soient ou aient été anthropologue (Chauvier), historien (Artières), journaliste (Carrère), chacun a défini sa propre conception, que le livre décortique et présente.

Cette attention portée à l’enquête par les romanciers pose une ultime question. Pourquoi, en France, l’abandon du formalisme passe-t-il par la littérature ?

1. Bernard Traimond, L’Anthropologie à l’époque de l’enregistreur de paroles, Bordeaux, William Blake and C°, 2008.
2. Henri Griffet, Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l’histoire, Rouen, Veuve Besongne, 1775. Il y a eu au moins deux éditions antérieures.
3. Philippe Lejeune, Moi aussi, Paris, Le Seuil, 1986.
4. Pierre Bourdieu, « Juin 1991 », Revue de littérature générale, 96 / 2 Digest.

Bernard Traimond

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