Sur le même sujet

A lire aussi

L’avenir n’est plus ce qu’il était

Article publié dans le n°1225 (01 avril 2020) de Quinzaines

Le 13 décembre 1465, à l’université de Louvain, devant l’assemblée des étudiants et des professeurs, Pierre de Rivo (selon l’usage de l’époque, mais de son vrai nom, Pierre Van den ...

Le 13 décembre 1465, à l’université de Louvain, devant l’assemblée des étudiants et des professeurs, Pierre de Rivo (selon l’usage de l’époque, mais de son vrai nom, Pierre Van den Beken) répondit publiquement à la question suivante : « Après que le Christ eut dit à saint Pierre : "Cette nuit, avant que le coq chante, tu mauras renié trois fois", était-il au pouvoir de lapôtre de ne pas renier son maître ? » (Baudry 1950, p. 27-28). Son adversaire dans cette fameuse disputatio était Henri de Zomeren (Henri van Echerbroech), lequel assura que l’assemblée ne comptait pas moins de cinq cents personnes (ubi non creditur fuisse unquam citra quingentos auditores), probablement des hommes uniquement (ibid., p. 261). Il s’agissait là du coup d’envoi de la « querelle des futurs contingents » qui durerait jusqu’en 1475, soit un peu plus de dix années. La dispute fut à l’origine d’un tel tumulte que le Saint-Siège intervint avec vigueur pour remettre de l’ordre. En 1471, alors que la querelle était déjà dans sa septième année, on entendit dire que « si de bons amis n’étaient intervenus, Sa Sainteté [le pape Sixte IV] aurait déclaré luniversité tout entière hérétique » (ibid., p. 42).

L’enjeu était en effet d’envergure : que peut-on dire validement de l’avenir ? Il n’existe ainsi que deux de ses variétés sur lesquelles il est permis de se prononcer sans risque d’erreur : le nécessaire et limpossible. Du premier, on est autorisé à dire avec certitude qu’il adviendra ; quant au second, quoi qu'il arrive, il ne se manifestera jamais. Pour tout autre événement, s’il relève du possible et non de l’impossible, il est contingent : il se produira ou non, et si on l’invoque, ce ne pourra être que sur un mode hypothétique. Gustave Guillaume (1883-1960), linguiste fameux, distinguait ainsi le futur simple comme « futur catégorique », du conditionnel présent comme « futur hypothétique ». Il expliquait en 1929 : « Alors que vous réussirez signifie : vous réussirez dans un futur proche ou lointain, vous réussiriez signifie : vous réussirez dans le présent, - ce présent étant infiniment extensible est, partant, capable d’intérioriser tout futur qu’on considère. » 

Nous avons pris le pli de nous gausser des scolastiques et de leurs débats que nous confondons dans la catégorie dérisoire des « querelles sur le sexe des anges », mais la raison de notre dédain est en réalité tragique : c’est seulement que notre pensée est beaucoup plus grossière que la leur en son temps. Circonstance atténuante pour nous cependant : notre aveuglement découle du fait qu’ils surent magistralement éclairer certaines questions épineuses qui du coup nous apparaissent oiseuses aujourd’hui. Quelle question les scolastiques cherchaient-ils à résoudre, par exemple, quand ils s’interrogeaient - dérisoirement selon nous - sur « Combien d’anges peuvent-ils danser sur la tête d’une épingle ? » Il s’agissait en fait d’une interrogation sur la nature profonde de ce que nous appelons les « noms abstraits ». Combien d’anges sur une surface aussi minuscule ? Soit un nombre fini, soit une infinité. Un nombre fini si les anges ont une matérialité ; une infinité s’ils sont privés de toute substance.

Pour pouvoir s’adresser à la Vierge Marie dans l’Annonciation, comme le fit, dit-on, l’archange Gabriel, il fallait qu’il eût une certaine réalité, donc une certaine matérialité : il est difficile d’imaginer que, s’adressant à un être humain, il fût entièrement privé de substance. Ou si, malgré tout, la créature qu’est un ange ne renvoie à rien de matériel, comment nous autoriser nous à discourir de ce « rien » ? Fut supposée alors la notion de « corps éthéré », lequel dispose d’une substance, mais d'une substance « subtile », dotée d’une nature intermédiaire entre le néant et le… quelque chose. La notion physique de l’éther qui subsista jusqu’au début du XXe siècle, avant qu’Einstein ne nous en débarrassât, procède de là : un « rien » qui demeure cependant présent dans le vide en tant que substrat pour la transmission de la lumière et des ondes électro-magnétiques en général, tout comme l’air est le substrat qui permet la transmission des sons.

Nous avons oublié aujourd’hui toutes ces interrogations : nous manipulons sans états d’âme les noms abstraits comme « justice », sans nous interroger sur la matérialité de ce à quoi ils renvoient : la justice pour nous, c’est sans plus cette entité qui couvre l’ensemble des actes que nous qualifions de justes. Mais l’évidence qui s’attache à cela aujourd’hui, c’est aux véhémentes disputes des scolastiques que nous la devons : au fait qu’ils aient défriché le terrain pour dégager la voie, la libérant d’antiques inquiétudes conceptuelles.  

Dans la même perspective, quels étaient les enjeux cruciaux de cette curieuse question qui embrasa les esprits en 1465 : « Après que le Christ eut dit à saint Pierre : "Cette nuit, avant que le coq chante, tu mauras renié trois fois", était-il au pouvoir de lapôtre de ne pas renier son maître ? » Jésus de Nazareth étant non seulement fils de Dieu, mais aussi Dieu lui-même, au titre d’une des composantes de la sainte Trinité aux côtés de Dieu-le-Père et du Saint-Esprit, sait-il du fait de sa nature divine ce que Pierre fera ? Auquel cas il est, tout Dieu qu’il soit, de mauvaise foi dans le défi qu’il lance à Pierre : il n’était pas du pouvoir de l’apôtre de ne pas renier Jésus, et celui-ci ne pouvait l’ignorer. C’est ce qu’avait affirmé saint Bonaventure [Giovanni da Fidanza] (1221-1274), pour qui Dieu connaît lavenir de toute éternité. Mais, et c’est cela qui justifiera cette querelle qui déchirerait l’université de Louvain durant une dizaine d’années, le futur existe-t-il véritablement déjà « de toute éternité », comme le prétend Bonaventure, ou bien est-il toujours « à venir », tant qu’il n’est pas encore advenu à partir du présent, c’est-à-dire « contingent », à savoir opaque même à l’intelligence divine ? Or c’est bien ce que, au contraire de Bonaventure, avait affirmé Duns Scot (1266-1308) pour qui « la prescience divine ne précède pas les choses dans le temps » (ibid. 29) : « Les idées éternelles […] représentent les choses à l’état de purs possibles […] Les moments futurs de la durée n’existent pas encore » (ibid., p. 13).Donc, pour Bonaventure, Dieu sait tout et tout est écrit d’avance, et c’est par pure malice que Jésus tend un piège à Pierre, n’ignorant rien en fait de ce qui va advenir. Alors que pour Duns Scot, Dieu inventant de manière sans cesse renouvelée le monde dans l’instant, il ne sait pas plus que nous ce qui se passera ensuite, et Jésus craint en parfaite bonne foi que Pierre ne le renie. 

Voilà où nous en étions à la fin du Moyen Âge, quand sont apparus des personnages comme Jérôme Cardan (1501-1576), auteur du Livre des aléas au jeu, Blaise Pascal (1623-1662), auteur entre autres d’un fameux pari, Jacques Bernouilli (1654-1705), auteur d’un Art de conjecturer, ou Abraham de Moivre (1667-1754), auteur d’une Doctrine des chances, qui entreprirent d’étendre le domaine du nécessaire, d’une nécessité singulière à une nécessité d’ordre collectif, ne permettant pas de prévoir avec certitude les destins individuels mais bien le comportement collectif d’une collection : le cas des « équiprobables » tels que les 6 faces d’un dé, les 52 cartes d’un jeu ou les 37 cases de la roulette. Pour évaluer la probabilité dobtenir 12 par le jet de deux dés, il faut combiner les chances davoir un 6 sur chacun d’eux : 1/6 x 1/6, soit une chance sur 36. L’apparition de chacune des faces dun dé qui nest pas pipé est « équiprobable », de même pour les cartes ou les cases de la roulette.Pour tous les autres types d’événements, une multitude de facteurs indépendants les uns des autres interviennent et l’extension à eux de la même logique est plus que douteuse. Pour ceux-là, la probabilité de leur occurrence est extrapolée à partir de leur fréquence : la probabilité est une « idéalisation de la fréquence observée » et plus le nombre d’observations dont on dispose est élevé, plus la probabilité établie à partir de la fréquence préfigurera fidèlement les comportements constatés ensuite (c’est la « loi des grands nombres »). 

Mais que faire quand l’avenir s’annonce, comme aujourd’hui, très différent du passé ? Nous nous avançons sans hésiter quand nous évoquons un futur dont nous savons quil ressemblera comme un frère au passé : nous parlons alors de « projections » (du présent dans l’avenir), mais si nous savons déjà que le futur sera tout autre, nous sommes passablement désarmés.
Entrent en scène maintenant le réchauffement climatique et la montée des eaux. Que pouvons-nous en dire ? Pas grand-chose en réalité puisque, selon les spécialistes, la dernière fois que le problème sest posé, c’était il y a 800 000 ans et que nous n’étions pas là à récolter des données sur les dégâts occasionnés ni à calculer la probabilité dun nouvel accident.

Si lavenir ne sannonce pas trop différent du présent, il est possible de « pondérer » : attribuer aux événements des années récentes un poids plus élevé dans les prévisions que nous faisons, même si ces pondérations sont alors assez arbitraires. Il est également possible de dégager une tendance pour le changement observé et supposer que le hasard demeure « collectivement prévisible » mais en se déplaçant alors au sein de la tuyère qu’esquisse la tendance. Il est possible aussi de recourir à des prédictions tenant compte des différents facteurs de changement constatés et de la manière dont chacun évolue dans le temps : cest le principe des « simulations de Monte-Carlo », qui permettent darticuler les prédictions autour de scénarios apparaissant les plus probables.

Nous pénétrons cependant là sur des terres inconnues, comme nous en avait bien avertis un remarquable mathématicien (que Bertrand Russell, qui savait de quoi il parlait, tenait en haute estime), du nom de John Maynard Keynes, qui connaîtrait la gloire en tant qu’économiste, domaine dans lequel il n’avait pourtant aucune qualification. La thèse que rédigea Keynes à Cambridge s’intitulait simplement « Traité de probabilité » (1920). Ne soupçonnant pas qu’il serait un jour un économiste célèbre, il y sapait les bases de la théorie économique de son temps et des temps à venir, en insistant sur le fait que le futur est essentiellement incertain et, du coup, inconnaissable. En 1937, dans un article intitulé « The General Theory of Employment », il reformulerait ainsi les enseignements fondamentaux de sa thèse :« La mathématique des probabilités, même si sa mention demeurait cantonnée à larrière-plan, était censée être capable de réduire lincertitude au même statut de calculabilité que la certitude elle-même […] En réalité cependant, nous navons, cest la règle, que lidée la plus vague des conséquences de nos actes, à lexception des plus directes. […] Par connaissance "incertaine" […] je nentends pas distinguer simplement ce que nous savons avec certitude de ce qui est seulement probable. Le jeu de la roulette nest pas sujet, en ce sens, à lincertitude […]. Ou, dans le même sens, lespérance de vie nest que modestement incertaine. Même le temps quil fait nest que modestement incertain. Le sens dans lequel jutilise le terme est celui dans lequel lissue de la guerre en Europe est incertaine, ou le prix du cuivre et le taux dintérêt dans vingt ans dici, ou lobsolescence dune nouvelle invention, ou la situation des grandes fortunes dans le système social qu’il y aura en 1970. Sur ces questions, il nexiste aucune base scientifique à partir de laquelle formuler une probabilité calculable quelle quelle soit. Le fait est tout simplement que nous ne savons pas. Néanmoins, la nécessité dagir et de prendre des décisions nous oblige nous, personnes pratiques, de faire du mieux que nous pouvons pour ignorer cette contrariété et nous conduire exactement comme si nous disposions du renfort dune bonne arithmétique […] portant sur un ensemble davantages et dinconvénients futurs, chacun multiplié par la probabilité appropriée, et en attente d’être additionnés »(Keynes 1937, p. 113-114).

Que faire alors ? Attachons nos ceintures ! (Nous n’avons guère d’autre choix !) 

Références :

Baudry, Léon, La Querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475), textes inédits, Vrin, 1950.
Keynes, John Maynard, « The General Theory of Employment », 1937a, in The General Theory and After: Part II: Defence and Development, Donald Moggridge (dir.) The Collected Writings of John Maynard Keynes, Volume XIV, Cambridge : Cambridge University Press, 1973,109-23.

Paul Jorion

Vous aimerez aussi