Jeux barbares

Article publié dans le n°1185 (16 déc. 2017) de Quinzaines

Dans cette nouvelle, Zweig met en scène le thème des échecs : de l’antagonisme entre les deux joueurs (un ancien prisonnier des nazis face à un paysan issu d’un profond village d’Autriche) à l’idée de deux camps ennemis se faisant la guerre – les blancs contre les noirs –, l’auteur ruse avec toutes les symboliques de ce jeu impitoyable…
Stefan Zweig
Le Joueur d’échecs
Dans cette nouvelle, Zweig met en scène le thème des échecs : de l’antagonisme entre les deux joueurs (un ancien prisonnier des nazis face à un paysan issu d’un profond village d’Autriche) à l’idée de deux camps ennemis se faisant la guerre – les blancs contre les noirs –, l’auteur ruse avec toutes les symboliques de ce jeu impitoyable…

Publiée de façon posthume en 1943, la célèbre nouvelle de l’écrivain autrichien Stefan Zweig est une illustration du raffinement de la barbarie nazie, doublée d’une œuvre de fiction enchâssée, savamment orchestrée, qui a valeur de témoignage historique. Spéculaire, ce drame à la fois psychologique et politique nous renvoie à une vision tragique de l’humanité, à nos propres totems et tabous.

Romain Rolland disait de Stefan Zweig qu’il est un « chasseur d’âmes ». Zweig est en effet un maître de l’essai psychologique. La finesse du trait doit beaucoup à Freud, dont il fut un des premiers vulgarisateurs. L’enquête de type psychologique lui permet d’approcher la réalisation de son but – « prêter forme à l’esprit » –, car il est persuadé depuis toujours que les forces de l’esprit sont les piliers de l’univers. S’il s’est souvent rangé du côté des déshérités, des humiliés, il a été fasciné par les génies capables de susciter « à côté du monde réel un autre cosmos ». Il a, comme l’écrit le même Romain Rolland, « la fièvre de découvrir le secret des grands hommes, des grandes passions, des grandes créations, ce qu’ils taisent au public, ce qu’ils n’ont pas avoué ». Tous ces éléments se retrouvent, peu ou prou, dans Le Joueur d’échecs.

Cette nouvelle (dont la traduction littérale du titre allemand Schachnovelle est « nouvelle des échecs ») respecte, comme dans la tragédie classique, l’unité de temps, de lieu et d’action. Tout se passe sur un « gros paquebot qui, à minuit, devait quitter New York pour Buenos Aires » (première phrase de la nouvelle dans la traduction de Diane Meur). Le récit se fait à la première personne, essentiellement au passé simple. Le narrateur raconte ce à quoi il a assisté sur le paquebot en voyage. Son attention est d’abord attirée par le mouvement des journalistes et les éclairs de leurs appareils photographiques au moment du départ : Mirko Czentovic, le champion du monde d’échecs, vient d’embarquer. L’histoire suit alors un fil simple : elle sera celle des parties successives disputées par le champion, d’abord contre un ami écossais du narrateur, McConnor, ensuite contre un mystérieux inconnu, un Viennois, M. B. McConnor perd rapidement la première partie, mais, lors de la seconde, M. B., qui « semblait tomber du ciel à la manière d’un ange sauveur », intervient, donne des conseils à McConnor et lui permet d’obtenir la partie nulle. Rendez-vous est alors pris avec M. B. par Czentovic, surpris qu’on lui ait résisté ! Avant que cette rencontre décisive n’ait lieu, M. B. raconte son itinéraire échiquéen au narrateur, intrigué par sa force. C’est une seconde narration, enchâssée dans la première : enfermé par les nazis pour ses activités financières de conseiller et d’administrateur des biens du clergé et de la famille impériale – biens que les nazis voulaient accaparer –, il a été détenu de longs mois et soumis à la « torture blanche ». Cela signifie isolement complet, inactivité totale, interrompue seulement par les interrogatoires sur la marche de ses affaires. Il sentait la folie le gagner, quand il s’est emparé d’un livre : un manuel d’échecs ! Après le récit de ces parties, nous revenons sur le paquebot : le narrateur reprend le fil de son récit et raconte la rencontre décisive entre M. B. et Czentovic… 

Ce qui frappe d’emblée le lecteur est que Zweig fasse du jeu d’échecs – à la suite déjà du philosophe allemand Leibniz, qui a le premier reconnu le caractère scientifique du jeu, d’un Balzac dans La Peau de chagrin (1831) mettant en scène Raphaël de Valentin ou d’un Dostoïevski dans Le Joueur (1866) avec le personnage d’Alexeï Ivanovitch – un motif littéraire. Outre son histoire millénaire et son importance en Europe, c’est sans doute sa proximité avec la folie qui signale à Zweig le jeu d’échecs comme sujet littéraire. En effet, plusieurs cas de joueurs géniaux et fous sont connus à son époque, comme celui du joueur américain Paul Morphy (1837-1884) ou du Polonais Akiba Rubinstein (1882-1961). À cela s’ajoute le fait que les travaux de Freud éclairent la dimension symbolique des échecs et le lien qu’ils entretiennent avec la profondeur de l’être. Ils offriraient une métaphore du complexe d’Œdipe : dans cette perspective, le roi représente le père ; le pion incarne l’enfant, obligé d’avancer en reprenant les mouvements du père ; enfin, la mère, toute-puissante, aide également à prendre le roi.

En outre, dès son origine, le jeu d’échecs possède une thématique guerrière, mettant en scène les acteurs d’une armée traditionnelle : rois, cavaliers, ministres, éléphants, chars, fantassins, etc. L’évolution du jeu et de ses stratégies au fil du temps suit celle des conceptions de la guerre. Plus largement, on peut voir, dans le jeu d’échecs, une représentation du politique, c’est-à-dire de l’exercice du pouvoir, plus spécifiquement d’un pouvoir autoritaire. Comme l’écrit Jérôme Maufras dans Le Jeu d’échecs (PUF, coll. « Que sais-je ? », 2005), « l’insistance sur l’organisation rationnelle, matérialiste, ou l’importance sacrée du chef permettent de comprendre l’intérêt porté au jeu par les régimes totalitaires du XXe siècle comme l’URSS ou le régime nazi ».

Cette richesse symbolique a permis à Zweig de construire une œuvre complexe sur ce thème : la figure du joueur d’échecs est étudiée à travers trois exemples. McConnor, d’abord, joueur occasionnel mais soudain emporté par sa passion, au point de vouloir dépenser des sommes folles ; M. B. et Czentovic ensuite, les deux exemples les plus importants. Comme McConnor, M. B. est changé lorsqu’il joue : il se met à divaguer, à s’agiter, à être parcouru de tics nerveux. Les échecs le conduisent au délire et à la folie. De plus, une des originalités de cette nouvelle réside dans la place qu’elle fait à l’histoire, dans la mesure où elle évoque les figures historiques de Fabius Cunctator et de Napoléon ; mais surtout, à travers le récit de M. B., elle retrace l’arrivée de Hitler au pouvoir. Mirko Czentovic, le champion du monde, est au jeu d’échecs l’équivalent de ce qu’Adolf Hitler est à la politique : d’une « inculture universelle », selon le mot d’un partenaire rageur, il est d’un total manque d’imagination, rustaud et taciturne. La conscience qu’il a de sa supériorité sur des hommes intelligents, brillants causeurs et grands clercs en écriture, le rend d’une froide présomption, d’une arrogance méprisante. Les personnages de Zweig ont ces points communs qu’ils sont des héros négatifs, impuissants face au destin intime ; ils sont au mieux en mesure de le regarder.

Le texte raconte ainsi la façon dont la tyrannie détruit la civilisation : M. B. est poussé à la folie par ce qu’il a vécu. La défaite finale face à Czentovic prend la forme d’un avertissement inquiétant lancé par Zweig : il pointe du doigt la fragilité des régimes libéraux face à la tyrannie. Le Joueur d’échecs livre donc une vision très pessimiste de l’auteur sur le devenir de l’humanité. Cette noirceur est d’ailleurs renforcée par l’utilisation que Zweig fait des couleurs : à de rares exceptions près, l’œuvre n’en mentionne aucune et offre au lecteur un monde en noir et blanc. Une allégorie visionnaire de la pensée unique, réductrice et simpliste, qui semble s’être emparée de notre monde ? Le message de l’humaniste Stefan Zweig, n’ayant eu de cesse de défendre la liberté de l’individu, qui se brise contre la dureté de la société extérieure, semble en tout cas être des plus actuels.

Franck Colotte