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Jean-Philippe Toussaint : de « La Salle de bain » à « La Télévision »

Avec la parution de « La Salle de bain », en 1985, de Jean-Philippe Toussaint aux éditions de Minuit (également disponible dans la collection « Double » depuis 2005, suivi du « Jour où j’ai rencontré Jérôme Lindon »), on a aussitôt reconnu l’apparition d’un style nouveau dans le champ littéraire.
Jean-Philippe Toussaint
La salle de bain (Minuit)
Jean-Philippe Toussaint
La Télévision (Minuit)
Avec la parution de « La Salle de bain », en 1985, de Jean-Philippe Toussaint aux éditions de Minuit (également disponible dans la collection « Double » depuis 2005, suivi du « Jour où j’ai rencontré Jérôme Lindon »), on a aussitôt reconnu l’apparition d’un style nouveau dans le champ littéraire.

L’étiquette d’« impassible » colle au départ à Jean-Philippe Toussaint pour qualifier sa plume détachée, au ton désinvolte. Cependant, si la notion est maintenue, elle est à prendre davantage au sens de « distance » ou de « modération », et non d’« insensibilité ». En effet, dans La Salle de bain, comme dans Monsieur (1986), L’Appareil-photo (1989) La Réticence (1991) ou La Télévision (1997), l’émotion est bien présente, une émotion que l’auteur contrôle en en faisant l’esquisse, sans en faire le dessin. Pour éviter toute équivoque, on lui préféra les qualificatifs de romancier « minimaliste », de « nouveau nouveau romancier », de « jeune auteur Minuit ». Mais derrière ces différentes appellations se cache un aspect déterminant, qui fait toute la richesse de l’écrivain : son originalité, cette sorte d’équilibre entre sérieux et plaisanterie.

Chez Toussaint, l’humour arrive par touches, à la fin d’une réflexion sérieuse, un « Olé » après une séduisante analyse sur le temps qui passe (La Salle de bain). Tout est savamment mesuré pour qu’on ne bascule ni dans le burlesque ni dans la satire. Pourtant, les narrateurs pince-sans-rire ne se privent jamais d’un petit commentaire sur leur entourage ou sur des individus rencontrés lors d’un séjour à l’hôtel. Chaque remarque, qu’elle relève de l’autodérision ou de la taquinerie, implique une remise en question de soi : le personnage, comme le lecteur, prend conscience de son propre comportement. C’est là que réside tout le génie de Toussaint, dans une écriture ludique mais subtile, où des questionnements métaphysiques font souvent leur apparition. On remarque l’influence de Beckett et son « désenchantement rieur », ses thématiques propres que sont la dislocation du temps, le morcellement des lieux ou l’angoisse de la fin, mais, notamment dans La Salle de bain ou La Télévision, la mort ne possède pas une connotation aussi solennelle. L’inquiétude du narrateur vis-à-vis du monde – et donc vis-à-vis des autres – ressemble plus à un murmure qu’à une exclamation.

Ces réflexions permanentes, ce « qu’est-ce que cela fait d’être un homme ? », écartent immédiatement le risque que pourrait courir tout écrivain minimaliste : écrire sur rien. Or, malgré des héros inactifs passant leurs journées à errer, à se reposer dans une chambre d’hôtel, dans une baignoire ou devant un poste de télévision, les œuvres de Toussaint racontent véritablement quelque chose. Elles racontent comment chacun – les autres, l’auteur lui-même, surtout l’auteur lui-même – vaque à ses activités, comble son ennui par le divertissement et cherche un sens à son existence. Ainsi, même si l’action est presque réduite à zéro, Toussaint souligne avec réserve que le simple fait d’être au monde signifie déjà quelque chose : « Debout devant le miroir rectangulaire des toilettes, je regardais […] mon visage ainsi divisé par la lumière, je le regardais fixement et me posais une question simple. Que faisais-je ici ? » (La Salle de bain).

Chaque personnage, par l’intermédiaire d’une flaque d’eau sur le sol, d’un téléviseur éteint, d’une baie vitrée ou d’un miroir, se trouve sans cesse confronté à son propre reflet. On observe, mais on est observé… Et cela peut rapidement tourner à l’obsession, comme pour le jeune père de La Réticence. Tout en adoptant la position de voyeur, violant fréquemment l’intimité des résidents de l’hôtel où il séjourne ou s’introduisant secrètement dans la propriété des Biaggi, il développe le désagréable sentiment d’être constamment surveillé. C’est pourquoi, selon cette même idée, les ouvrages de Toussaint constitueraient un reflet : autant celui de tout individu, pris isolément, que celui, plus global, d’une société contemporaine caractérisée par l’omniprésence de l’image.

Photographie, cinéma et peinture occupent une place primordiale. Déjà dans La Salle de bain, la configuration du texte en paragraphes numérotés s’apparente à des plans filmiques : les blancs typographiques, mimétismes d’ellipses narratives, en représentent les changements. De même, la description du clair de lune sur la jetée à Sasuelo, dans La Réticence, revient comme un refrain, symbolisant un plan fixe où le paysage à l’arrière-plan demeure identique malgré les actions du narrateur. En proposant des récits dont la fin fait écho aux premières pages, l’auteur confirme l’idée d’un roman-film qui invite sans cesse le lecteur à un nouveau visionnage : La Salle de bain s’ouvre et se clôt sur le protagoniste qui quitte enfin sa baignoire ; La Télévision débute et se termine par un narrateur éteignant son petit écran.

Au-delà de ce travail formel, Toussaint exprime son intérêt pour l’art à travers ses personnages : l’un est historien de l’art menant une étude sur Titien, l’autre se passionne pour Mondrian et a pour compagne Edmondsson qui, elle-même, travaille dans une galerie d’art, et un autre encore se livre à une forme d’ekphrasis qui, décrivant le clair-obscur du ciel de Sasuelo, rappellerait certains tableaux de Turner. Cette sensibilité, il ne l’exprime pas uniquement dans ses livres : avec son site Internet[1], son exposition « Livre/Louvre » en 2012, les adaptations cinématographiques de ses trois premiers romans ou, plus récemment, son spectacle M.M.M.M., l’écrivain témoigne de sa polyvalence et de son désir d’être « en phase avec le temps[2] ».

De La Salle de bain à La Télévision, les figures changent, les situations diffèrent, les méditations soulèvent diversement l’éternel tiraillement entre mouvance et stagnation. Toutefois, une même voix subsiste et unit chaque livre. On y reconnaît une identité véritable. À l’instar de ses personnages qui butent contre le réel en minimisant les échanges, en recherchant l’isolement et en observant le monde à travers des fenêtres, l’écriture de Toussaint bute contre une réalité, celle de l’épanchement, du pathos et des pensées transparentes. Les doutes qu’engendre une telle signature stylistique sont exprimés dans La Réticence, lorsque le narrateur hésite à déposer son courrier – ou plutôt à le « lâcher » – dans la boîte des Biaggi. À un stade où l’auteur a déjà atteint une certaine maturité littéraire (« Je venais d’avoir trente-trois ans oui, c’est l’âge où finit l’adolescence »), cette crainte témoigne d’une appréhension plus générale, celle de l’écrivain, au moment de s’adresser à ses lecteurs. Lui aussi a quelque chose à « lâcher » : des lettres sur du papier, une grande Lettre destinée à un public exigeant. L’angoisse de ne satisfaire ni les autres ni soi-même : « Mes mots méritent-ils d’exister pour quelqu’un d’autre que moi ? » On ne peut que répondre par l’affirmative. Il semble que ce soit cette plume, pudique et sincère – cette réticence précisément –, qui fait de Toussaint, artiste multiple, un auteur aussi singulier que remarquable.

[1]. Accessible à l’adresse URL suivante : www.jptoussaint.com
[2]. Interview de Jean-Philippe Toussaint, le 19 janvier 1998, à l’Institut franco-japonais de Tokyo par Laurent Hanson.

[Florine de Torrenté étudie la littérature à l’université de Fribourg (Suisse).]

Florine De Torrenté

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