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« Je suis si mystérieuse que je ne me comprends pas moi-même »

L’œuvre de Clarice Lispector est singulière. Son nom reste attaché au talent et à l’élégance, mais aussi au mystère. C’est celui d’un « être rare qui ressemblait à Marlene Dietrich et écrivait comme Virginia Woolf [1] »…
Clarice Lispector
La Découverte du monde
L’œuvre de Clarice Lispector est singulière. Son nom reste attaché au talent et à l’élégance, mais aussi au mystère. C’est celui d’un « être rare qui ressemblait à Marlene Dietrich et écrivait comme Virginia Woolf [1] »…

Née de parents juifs d’Ukraine ayant fui les pogroms pour s’établir au Brésil, Clarice Lispector (1920-1977, Chaya de son prénom hébreu) reste l’une des plumes les plus lues de ce pays. Ses livres, souvent critiqués de son vivant pour leur hermétisme supposé, sont aujourd’hui vendus dans les distributeurs automatiques des stations de métro. Des résidences de luxe portent son nom, des timbres-poste son effigie. 

À sa mort, Clarice Lispector est pratiquement inconnue en France. L’éditrice Antoinette Fouque entreprend alors de publier l’intégralité de son œuvre, composée de nouvelles, de contes, de romans et d’une abondante correspondance. En 1977, elle achète l’ensemble des droits de publication (mis à part ceux de son roman Le Bâtisseur de ruines, publié en 1970 par Gallimard). La prose de cette grande écrivaine est désormais entièrement traduite en français, notamment grâce à l’engagement constant des éditions Des Femmes.

Outre sa création littéraire, Clarice Lispector exerça aussi sa plume comme journaliste.

Les chroniques qu’elle donna au Jornal do Brasil, chaque samedi, entre août 1967 et décembre 1973, ont été rassemblées par les éditions Des Femmes en 1995 dans un volume intitulé La Découverte du monde. Il est d’ailleurs prévu une nouvelle édition à l’automne prochain, grâce à l’ajout d’articles de presse inédits. La production de Clarice Lispector comme chroniqueuse sera ainsi intégralement accessible en français. Nous ne manquerons pas d’en publier bientôt quelques bonnes feuilles dans nos colonnes…

Ces chroniques sont remarquables dans ce qu’elles dévoilent du contexte politique et social, mais aussi culturel du Brésil et de l’Amérique latine au XXe siècle. On y lit même un entretien de Clarice Lispector avec Pablo Neruda, particulièrement vif et stimulant.

Le Jornal do Brasil était un organe de presse très populaire. Les billets d’humeur de Lispector n’y passaient pas inaperçus. Celle que l’on appelait « la princesse de la langue portugaise » y confie ses doutes sur la forme à leur donner. En dépit du désir sans cesse affirmé de protéger son intimité, elle se laisse souvent entraîner à commenter ses relations personnelles et sociales, ses états d’âme, ses difficultés de mère célibataire (elle a quitté le père de ses deux fils, ancien camarade de classe devenu diplomate, qu’elle avait épousé à l’âge de 22 ans). Pour autant ces billets ne sont pas dépourvus de profondeur. L’écrivaine poursuit un questionnement philosophique qui prend souvent la forme d’une quête mystique. Elle est habitée par des obsessions, qu’elle masque vainement.

Au fil des pages se dessine une figure littéraire particulièrement fascinante et étrange — et l’on comprend mieux la somme des engouements qu’elle a suscités depuis son adolescence, les thèses et les études cherchant à percer « lincomparable aura d’étrangeté qui lentourait », comme le dira son biographe Benjamin Moser[2].

Clarice Lispector a écrit ses premiers textes à un âge précoce et publié son premier roman, Près du cœur sauvage, à ses 23 ans. Mais ses réflexions lui font percevoir l’écriture comme un « vice pénible », une « malédiction », qui tout à la fois la sauve et l’aliène. Elle parle de « la douleur d’écrire des livres ». Il est toutefois notable qu’elle récuse le qualificatif d’intellectuelle. Qu’on puisse la considérer comme telle ne cesse de l’étonner. Elle dit n’avoir que peu d’érudition ni lu « les grands livres de l’humanité ». On se demande d’abord s’il ne s’agit pas là de quelque coquetterie charmante. Mais cette dénégation revient souvent sous sa plume, ce qui lui confère les accents de la sincérité. Si elle ne se croit pas intellectuelle, Clarice Lispector affirme à maintes reprises qu’elle a le don de capter (sic) les ambiances et les états d’esprit. De toute évidence, la pâte humaine la passionne par-dessus tout. 

Dans cette compilation, il est beaucoup question d’amour et beaucoup question d’angoisse.

L’amour est celui qu’elle porte au monde et aux gens en général. Dans sa jeunesse, elle s’était donné pour tâche de « défendre les droits des autres ». L’angoisse est le tourment qui tisse vraisemblablement toute son existence, un état dépressif plus moins contrôlé — ou plus ou moins dissimulé. L’écrivaine se dit assaillie par « le désarroi d’être vivante ». Elle parle aussi beaucoup de ses fantômes, de ses morts. On apprend dans l’une de ses chroniques que sa mère l’avait conçue alors qu’elle était syphilitique, dans l’espoir que la grossesse ferait reculer sa maladie. Le bébé Clarice a échoué dans sa mission et ne se le pardonne pas. L’enfant perdit sa mère à l’âge de 9 ans. Bien plus tard, Clarice est devenue Lispector, mais la notion de faute lui colle à la peau — elle y revient dans une autre chronique : « Si seulement je pouvais un jour écrire une sorte de traité sur la faute. » L’écrivaine veut trouver l’harmonie qui se refuse à elle. Elle semble parfois s’engluer dans une spirale de doutes et de désespoir. Le mystère du monde la hante autant que le sien propre : « Je suis si mystérieuse que je ne me comprends pas moi-même ».

[1] Commentaire que fit, après l’avoir rencontrée, Gregory Rabassa, l’un de ses traducteurs.
[2] Benjamin Moser, Clarice Lispector, une biographie, Pourquoi ce monde, Des femmes, 2012.

Patricia De Pas