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Je suis le secret

Article publié dans le n°1004 (01 déc. 2009) de Quinzaines

Cela commence dans le salon des Homes, les parents adoptifs de A. M. Homes, romancière de trente et un ans alors. L’avocat qui s’était chargé de leur confier la petite fille à la naissance leur a appris que quelqu’un cherchait A. M. Alors débute une histoire d’une rare intensité, racontée en un présent haletant.
A. M. Homes
Le sens de la famille
Cela commence dans le salon des Homes, les parents adoptifs de A. M. Homes, romancière de trente et un ans alors. L’avocat qui s’était chargé de leur confier la petite fille à la naissance leur a appris que quelqu’un cherchait A. M. Alors débute une histoire d’une rare intensité, racontée en un présent haletant.

Parler de l’emploi du présent n’est pas une coquetterie de grammairien. Ce présent traduit les actes, rapporte les dialogues d’une personne sans passé, ou plutôt qui a longtemps vécu sans son histoire. Le lecteur de ce récit autobiographique est ainsi lancé avec la narratrice dans la quête des origines, et dans une tentative pour comprendre qui elle est, qui ne cesse pas avant la dernière ligne. Et encore écrit-elle « Je ne pouvais pas ne pas savoir ». Nul n’ignore rien de ses origines, le tout est d’ordonner et de construire à partir de là.

Celle qui cherche la jeune femme est sa mère, Ellen Ballman. Elle l’a mise au monde quand elle avait 23 ans, au terme d’une liaison qui a débuté quand elle en avait dix-sept. « Je suis la fille de la maîtresse » écrit la narratrice. Son père, qu’elle rencontrera également, était en effet un homme marié, père de trois enfants. Il se nomme Norman Hecht et les relations entre A. M. et lui sont pour le moins tendues. Il n’a jamais évolué depuis le temps où il rencontrait Ellen. En un autre de ces « Je suis… » qui ponctuent le récit, elle note qu’elle est « le fruit d’une vie sexuelle, pas d’une relation ». Les rencontres avec Norman sont brutales et ambiguës. Il lui demande, par exemple, de l’appeler dans la voiture, quand son épouse n’est pas là. Il la soumet à des tests ADN, comme s’il pouvait douter de sa paternité. Il voudrait qu’elle adhère aux « Filles de la Révolution américaine », organisation emblématique du monde protestant anglo-saxon, et surtout conservatrice, pour obtenir une sorte de gage de pureté. Hecht est demi-juif mais il parle avec une certaine fierté de son côté chrétien, voire des nazis et SS qui ont fait partie de sa famille. Il est plus pitoyable que mauvais, et sa fille se moque de sa fierté à n’être pas circoncis : « à peine nous sommes-nous rencontrés qu’il me parle de sa bite », relève-t-elle. Elle est moins dure avec sa mère, sinon pour signaler à leur première rencontre par téléphone, que sa voix est effrayante, « vaguement animale ». Mais les points communs entre ces deux revenants sont l’immaturité et l’égoïsme. Ils se renvoient la balle et l’auteur peine à savoir la vérité sur leur liaison, perdue dans les contradictions.

A. M. Homes est romancière, et son « métier », qu’elle retrouve lorsqu’elle se plonge dans les archives familiales, consiste à imaginer des vies fictives. L’ironie du sort veut que ce « roman » que nous lisons, roman familial par excellence, l’oblige à une introspection, à l’usage d’un « je » indispensable. La romancière s’est fait connaître en France par Ce livre va vous sauver la vie et on peut dire que Le Sens de la famille lui sauve la vie. Ne serait-ce que parce qu’enfin elle peut s’arroger le droit de savoir qu’on dénie à ceux dont des parents n’ont pas voulu : « les adoptés n’ont pas vraiment de droits, leur vie consiste à servir les secrets, les besoins et les désirs des autres ». Le propos vaut pour les Homes, ses parents adoptifs qui l’ont voulue, après avoir perdu un enfant, six mois avant qu’elle ne leur soit confiée. A. M Homes imagine ce moment où ils sont venus la chercher à l’hôpital, une amie de sa mère la confiant comme un « colis ». Comme un cadeau aussi. « Je ne suis pas un gâteau » répète la narratrice, comme en écho, plus loin à un « Je serai toujours quelque chose qu’on a recollé, quelque chose d’un peu fêlé ». Fêlée, elle l’est, non au sens familier que prend l’adjectif, mais parce que née en fin d’année dans une famille juive qui préfère Hannoucah à Noël, elle reste à distance ou ne peut choisir entre deux mondes. Son anniversaire se célèbre dans cette hésitation entre deux mondes, deux systèmes de valeur. Elle s’y retrouve mal.

À partir du moment où elle apprend qu’on la cherche, la narratrice mène son enquête, tourne comme une espionne autour des domiciles de son oncle maternel, de son père. Elle qui a toujours envié les autres familles parce que les Homes ne voulaient pas de sapin et qu’elle contemplait les lueurs par la fenêtre, se retrouve dans cette position.

L’enquête commencée du vivant de ses parents, en 1992, se prolonge après la mort d’Ellen, en 2005. Mort obscure, mystérieuse. On songe à un suicide puisqu’elle a quitté l’hôpital où on la soignait pour une insuffisance rénale. Ce que la parole entre mère et fille n’a pas rendu possible, les papiers, les archives, l’enquête généalogique le permettront. Les photos aussi, dont certaines sont reproduites dans le livre, comme chez Sebald ou Daniel Mendelsohn.

On suit la narratrice qui a emporté chez elle quelques cartons défraîchis remplis de lettres et d’agendas, puis aux archives nationales à New York, dans ses recherches sur Internet, et dans son imagination. La quête vaut aussi pour le père et l’avant-dernière partie du récit, aussi drôle que grinçante, condense toutes les questions que l’on aimerait (ou pas !) poser à son père lors d’un interrogatoire comme on en voit dans les films et séries policières. Ces face-à-face qui semblent durer des jours et des nuits. Mieux vaut ne pas entendre les réponses…

A. M. Homes ne ménage personne, pas plus qu’elle ne se ménage. Un curieux accident sur le point de l’éborgner, le jour où elle rencontre sa mère lors d’une lecture publique, en dit long sur ce qu’elle est prête à vivre ou à faire. Et arrivant au terme du récit, sachant à peu près ce qu’il convient des Hecht, des Ballman et même des Homes, on se dit que le temps de se reposer est arrivé. C’est le cas avec le dernier chapitre, consacré à Jewel Rosenberg, grand-mère (par adoption) de la narratrice, mère courage pleine de vie, d’énergie, grâce à qui la romancière a pu s’offrir sa première machine à écrire. De cette femme, la romancière a aussi reçu en héritage une longue table qu’elle entretient avec beaucoup de soin, nourrit d’huile pour ne pas oublier la personne dont elle la tient.

Et l’enfant que A. M. a mise au monde ressemble à la vieille dame. C’était aussi improbable qu’un test ADN, dont on ne sait s’il est un « magnifique ornement » ou un « collier étrangleur ».

Norbert Czarny

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