Ishiguro : le sens de la vie ne vient pas tout cuit tout rôti

Article publié dans le n°1222 (01 janv. 2020) de Quinzaines

Contrairement à Woody Allen décrétant que « la vie n’a aucun sens », Ishiguro répète inlassablement que le sens de notre vie, c’est à chacun de nous de la lui donner : une vie s’y prête, car elle nous parvient tout équipée pour le meilleur des usages.
Kazuo Ishiguro
Never Let Me Go
Contrairement à Woody Allen décrétant que « la vie n’a aucun sens », Ishiguro répète inlassablement que le sens de notre vie, c’est à chacun de nous de la lui donner : une vie s’y prête, car elle nous parvient tout équipée pour le meilleur des usages.

Quel exploit que de récolter (en 2017) un prix Nobel de littérature en ayant écrit plusieurs romans dans un style délibérément maladroit... Des innocents y racontent leur propre histoire, celle de personnages auxquels a échappé entièrement ce qu’il aurait fallu faire d’une vie. Dans The Remains of the Day, c’est Stevens, le head butler, s’identifiant jusqu’au bout des ongles avec le rôle qui est le sien à l’un des bas échelons d’un système à castes de maîtres et de domestiques, et qui s’y étiole. Dans Never Let Me Go, ce sont les adolescents Kathy H., Ruth et Tommy, ayant préféré ne pas se rebeller contre un système où ils ne sont que les doubles jetables de citoyens à part entière, grandissant dans l’acceptation de la cruelle et inhumaine prédation dont ils seront les victimes, du premier don d’organe jusqu’au dernier, c’est-à-dire jusqu’à leur mort. Kathy H., aide-soignante, rapporte : « Mes donneurs ont toujours eu tendance à répondre bien mieux qu’espéré. Leur temps de récupération était impressionnant, et il n’y en a pratiquement pas eu qui aient été classés "agité", même avant le quatrième don .» Les donneurs ne survivent en général pas au quatrième don d'organe. 

Le style volontairement gauche d’Ishiguro lui permet de faire ressortir l’immaturité de la narratrice de Never Let Me Go en mettant en évidence, au départ de chaque paragraphe, sa touchante incapacité à assurer une transition sans aspérités d’une pensée à l’autre. D’où ces feuilles de vigne cachant pudiquement un coq-à-l’âne : tous ces « par ailleurs », « maintenant que j’y repense », « comme je disais », ou « imaginez alors… ».

Surprise toujours renouvelée de découvrir, dans les comptes-rendus de Never Let Me Go publiés à sa parution en 2005, la multitude de raisons, souvent exclusives l’une de l’autre, pour lesquelles des lecteurs auront aimé le livre. Certains ont compris l’ouvrage comme de la science-fiction une exploration des conséquences d’une percée technologique –, d’autres y ont vu une dystopie notre monde familier ayant mal tourné dans l’un de ses aspects , d’autres enfin une fable ou un conte moral  une leçon à tirer en mettant en avant un trait particulier de la nature humaine.

Le film qui fut tourné de Never Let Me Go, par Mark Romanek en 2010[1], eut l’assentiment d’Ishiguro une gageure si l’on pense aux relations souvent tumultueuses entre auteur et réalisateur. Pourtant, alors qu’Ishiguro nous mène, par touches imperceptibles, de la vie quotidienne de cette pension modèle de pré-adolescents qu’est Hailsham, à une compréhension progressive du statut de bétail qu’ont ses élèves, le désenchantement nous est d’emblée jeté à la face dans la version cinématographique. Cela commence par un carton : un texte blanc sur fond noir laissant entendre que les enfants que nous allons voir sont des clones, simples mines d’organes à prélever au bénéfice de vrais humains existant, eux, quelque part ailleurs, dans le vrai monde. Le premier plan ensuite est une anticipation de la scène finale d’un prélèvement d’organe, dont nous comprendrons bien plus tard que la femme qui observe et l’homme que l’on découpe sont les protagonistes de l’histoire qui nous sera narrée : Tommy, la victime, et Kathy H., l’aide-soignante, amants comblés selon eux, mais, à nos yeux, martyrisés.

D’où leur wild goose chase, leur quête absurde de sens dans des vies pré-programmées et délibérément abrégées, leur attachement candide à la rumeur circulant parmi les clones comme eux, que les couples qui s’aiment bénéficieront d’un report. D’où la crudité de la conclusion proférée par Kathy H. alors que le film s’achève, conclusion vers laquelle le roman nous guide seulement peu à peu : « Notre vie est-elle aussi différente que nous l’imaginons de celle des gens ordinaires ? ». Et c’est à nous, lectrices et lecteurs, de compléter : leur vie... « de bétail promis à l’abattoir ».

La critique de Never Let Me Go existe peut-être, mais je ne l’ai pas vue, qui aurait dit qu’il s’agit d’une fable dont le thème serait : « Et si les veaux pouvaient parler ? » Il n’est pas indifférent qu’avant d’écrire Ishiguro ait été trois ans assistant social, s’occupant de sans-abri, et qu’il rapporte à ce propos que si l’expérience fut enrichissante, elle le laissa cependant désillusionné. Ce contre quoi il nous met en garde est, en effet, que même si les dés sont pipés, un sursaut devant le mauvais tour pris par les événements est non seulement toujours envisageable, mais même impératif. Ce n’est nullement que la vie soit privée de sens, insiste-t-il, c’est seulement que si nous négligeons de lui en donner un, nul ne viendra le faire pour nous. « Rebellez-vous ! » assène Never Let Me Go, comme l’avait fait avant lui The Remains of the Day (1989), sans quoi vous n’aurez vécu qu’une suite incohérente de tribulations, étrangères à un authentique destin et indifférentes au cours de l’histoire du monde et, au soir de la vie, vous contemplerez le misérable projet avorté d’une aventure qui disposait pourtant de tous les atouts pour se combler de signification.

C’est pourquoi on se méprendrait si l’on assimilait le message d’Ishiguro à celui que Woody Allen (Allan Königsberg) n’a cessé de répéter dans ses entretiens, affirmant que « la vie n’a aucun sens », l’argumentation du cinéaste new-yorkais n’étant nullement fondée sur la vie elle-même mais sur la mort qui la clôt. La thèse d’Allen est simple : la mort individuelle annule en matière de signification tout ce que nous aurions pu accomplir de notre vivant. « Pensez-vous que Shakespeare se soucie de son héritage (ou de quoi que ce soit d’autre), un jour après sa mort ? » dit par exemple Allen à l’occasion d’un entretien. À quoi cela sert-il d’être Shakespeare, laisse-t-il entendre, puisque, seulement vingt-quatre heures après sa mort, le Barde avait déjà cessé de jouir du fait d’avoir été Shakespeare, et d’avoir peut-être joué avec l’idée qu’il serait un jour le Grand Shakespeare dans la mémoire des hommes ? Or cette absence apparente de signification résulte seulement du fait qu’Allen considère comme une chose allant sans dire que le sens de notre vie comprend de manière indissociable deux périodes successives : celle où nous sommes en vie et l’éternité qui s’écoulera après notre décès.

Une telle hypothèse exclut le regret pourtant symétrique que nous pourrions entretenir de ne pas déjà avoir été en vie avant notre naissance. Cet oubli est inconséquent : si je regrette par anticipation que je ne serai plus Paul Jorion après ma mort et que (au contraire de Jean d’Ormesson) je ne jouirai pas du fait de voir mes œuvres complètes publiées dans la collection de la « Pléiade », pourquoi ne déplorerais-je pas au même titre de ne pas avoir pu tenir la chronique des méfaits de Caligula et de Néron, comme je le fais aujourd’hui pour ceux de Donald Trump ? Le sens de la vie de Shakespeare a été d’être Shakespeare au moment même, et au cas où il aurait entretenu des rêves de grandeur, de se dire qu’il ne manquerait pas d’être un jour le Grand Will, au sens où nous pensons avec émotion et émerveillement au dramaturge qui marqua de son empreinte non seulement sa langue, mais la culture tout entière de son peuple.

Woody Allen nous dit aussi : « Tous les cent ans quelqu’un pousse sur un bouton et la chasse est tirée d’un grand WC, et tous les gens de la planète sont remplacés. […] Et une nouvelle série entre en scène. Tous les cent ans, c’est comme si la planète était complètement nettoyée, avec tout le monde dessus. » Le fait est incontestable mais ne rend pas pour autant la vie d’un être humain tout entière privée de signification : seulement si l’on ajoute au cadre de son bilan celui de l’éternité devant lui, nullement si son contexte est le laps de temps écoulé entre le jour de sa naissance et celui de sa mort. À l’intérieur de cet intervalle, ce qui se sera passé aura un sens ou non, selon les circonstances, et, si l’on croit au libre-arbitre, ce que chacun ou chacune d’entre nous aura voulu, ou pu, faire de ce nombre d’années.

La lectrice ou le lecteur de Never Let Me Go s’identifiera entièrement ou non à ses malheureux héros, selon que sa vie aura été vide ou plus ou moins pleine. Et ce qu’Ishiguro nous aura incité à faire, c’est à la remplir du mieux que nous pouvons d’événements qui l’auront étoffée de signification. À défaut, nous serons condamnés à penser, au moment de parvenir à son terme : Je n’ai rien été d’autre qu’un donneur d’organes par destination, un agent passif, un veau, un poulet à plumer, incapable de laisser de mon passage la moindre trace, le moindre souvenir dans l’univers, que ce soit dans la mémoire des hommes, ou dans la forme que cet univers aura pris.

Au moment où décolle l’avion qui me ramène en Europe, ce qui m’apparaît par le hublot, c’est la ligne jaune clairement tracée au milieu du vert tout autour de la piste reliant désormais Avlékété port de pêche côtier, et Pahou située sur la route menant de Cotonou à Lomé, qui permettra aux femmes de vendre au marché le poisson pêché par leur mari, piste qui, si je n’avais pas été moi l’auteur de ce projet et ne m’étais battu – vraiment battu – pour qu’on le réalise, n’aurait jamais été frayée dans la brousse à grands coups de machettes et au prix des copieux litres de sueur que versèrent ses valeureux bâtisseurs.

[1] À partir du scénario tiré du roman par Alex Garland.

Paul Jorion

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