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Hors des normes, dans les marges, certains créent

Dans cette étrange exposition de la Halle, Gustavo Giacosa et Martine Lusardy (directrice de la Halle Saint-Pierre) ont rassemblé de nombreuses œuvres d’une centaine de créateurs (et de créatrices) italiens des XIXe et XXe siècles.

EXPOSITION
BANDITI DELL’ARTE
Halle Saint-Pierre
2, rue Ronsard, 75008 Paris
23 mars 2012 – 6 janvier 2013
Catalogue de l’exposition
Éd. Halle Saint-Pierre, 280 p., nb. ill. coul., 40 €

Dans cette étrange exposition de la Halle, Gustavo Giacosa et Martine Lusardy (directrice de la Halle Saint-Pierre) ont rassemblé de nombreuses œuvres d’une centaine de créateurs (et de créatrices) italiens des XIXe et XXe siècles.

Une grande partie de ces artistes ont été enfermés dans des hôpitaux psychiatriques (souvent pendant de nombreuses années). D’autres sont des « passagers » dans les hôpitaux et créent dans des ateliers thérapeutiques. D’autres encore demeurent chez eux, isolés, souvent dans les campagnes ou dans les bourgs ; ils passent pour être des excentriques, des bizarres. Quelques-uns, rares, sont reconnus, admirés ; la plupart sont ignorés… Le panorama des artistes italiens « hors champ » ne peut encore pas être exposé en Italie ? Et maintenant, à Paris, dans la Halle, sont présentées des sculptures hétéroclites, des objets disparates et imprévus, des couleurs criardes, des formes tordues, des broderies fantasques, des architectures démesurées, des scènes hallucinées, des bannières insolites, des écrits, des délires, des animaux inquiétants, d’immenses silhouettes.

Alors, ces créateurs et créatrices se placent dans les marges de la société. Tantôt, ils sont cloîtrés dans des hôpitaux et dans des prisons. Tantôt, ils sont des ermites ou se sont réfugiés dans des maisons. Tantôt, ils sont soumis à des « camisoles chimiques ». Ils seraient des bandits de l’art, des dissidents, des champions de la colère, des rêveurs anarchistes, des rebelles, des poètes révoltés. Ils sont des artistes singuliers, des bricoleurs brindezingues, des constructeurs chabraques. Ils trouvent des refuges fragiles. Ils résistent. Ils s’opposent aux normes de la morale et de l’esthétique, aux habitudes, aux conditionnements de la culture. Ils refusent la pensée domestiquée, servile, trop apprivoisée. Ils préfèrent la « pensée sauvage » (que Claude Lévi-Strauss examine). Ils sont des visionnaires, des voleurs de feu, des aventuriers qui parcourent les chemins inconnus de l’Ailleurs. Ils sont des contrebandiers qui transgressent les frontières et les zones interdites. Ils sont des outlaws, des hors-la-loi, des desperados qui n’ont plus rien à perdre et qui parviennent à tout gagner. Ils n’ont nul maître. Ils ne croient pas à leur raison. Ils sont des pirates de l’irrationnel.

Par exemple, Francesco Toris (1863-1918) est né près de Turin. Il est un jeune carabinier. Après un chagrin d’amour, il est interné dans un hôpital psychiatrique. De 1899 à 1905, il réalise une « chose » complexe et raffinée qui s’intitule Le Nouveau Monde. Il choisit comme matériau des os de bœuf (qu’il trouve dans les cuisines de l’hôpital). Il coupe les os, il les sculpte, il les cisèle, il les polit. Il crée un très grand édifice fantastique, une structure mystérieuse qui repose sur trois roues. Les très délicates pièces ont été assemblées, emboîtées, et enchâssées. Le sculpteur n’a employé ni lien, ni clou, ni colle. Il cisèle de nombreux éléments : des escaliers ; des portes ; des motifs que les fleurs et les chiffres ornent ; des ponts ; des flèches ; des tiges longues ; des animaux bizarres ; des idoles ; des visages humains ; des os troués. Ce serait une « chose » aberrante que Borges, Italo Calvino ou Lovecraft auraient admirée. La « chose » serait, peut-être, proche des Prisons que Piranèse à gravées.

Ou bien, le Sicilien Giovanni Bosco (1948-2009) vit dans une petite ville balnéaire. Il est orphelin, pauvre, berger, puis manœuvre dans des carrières de marbre. Petit délinquant, il est condamné pour un vol de brebis. Dans sa prison, il apprend que ses deux jeunes frères ont été assassinés. Après cette nouvelle, il devient agité ; dans un hôpital psychiatrique, il subit des électrochocs. Quand il ressort, il vit dans une chambre sans eau ni électricité ; il est malade et solitaire ; il dialogue avec des personnages imaginaires. Puis, il dessine et écrit sur les murs de la petite ville. Ensuite, il peint aussi des géants voraces sur des cartons d’emballage et sur des papiers de fortune. Sur les murs, il représente des couteaux, des cœurs ovoïdes, des larves élastiques, un quadrupède bien membré, une horloge, des serpents. Il peint le bas de sa petite maison en pourpre, en rouge sang : le seuil sanglant.

Ou aussi, des artistes anonymes brodent, dessinent. Leurs œuvres (XIXe s.) sont conservées au musée d’Anthropologie et d’Ethnographie de l’université de Turin. Des bannières brodées représentent des cœurs, des croix, des démons, avec des insultes et des blasphèmes. Un inconnu imagine des chapeaux de paille en forme d’animaux ; il tresse. Un autre dessine un homme nu avec des tatouages. Et un détenu représente, vers 1950, un pendu sur une cruche de sa cellule de prison.

Ou bien, dans une institution spécialisée, Giovanni Galli (né en 1955) dessine les guerrières, les sorcières, les femmes sensuelles et dominatrices qui fessent les hommes masochistes. Sur un même papier, apparaissent simultanément ces femmes, des fusées, des vaisseaux spatiaux.

Ou encore, en Sardaigne, Fiorenza Pilia (né en 1933), paysan à la retraire, construit un Paradis fantastique. Une « Dame » mesure quinze mètres de long ; elle est allongée, nue, et ses jambes sont écartées.
Ou aussi, Carlo Zinelli (1916-1974) a été hospitalisé, de nombreuses années, à Vérone (qui comptait jadis 1 500 internés). Pendant quatorze ans, il peint environ 3 000 gouaches. Il représente de longues silhouettes, les cortèges des hommes, des femmes portant un cabas, des curés, les bicyclettes, les charrettes, les serpents noirs, les oiseaux au bec recourbé, les « pinocchios » noirs avec des pieds pointus, les fusils, les pioches, les crucifiés, un centaure, une locomotive, des chapeaux de chasseurs alpins. Les lettres, les trous, les prénoms féminins, des calligraphies (en partie indéchiffrables) se mêlent à des escaliers, à des croix.

Ou encore, vers 1880, dans un asile, tel aliéné (G. Versino) est chargé des nettoyages du sol. Il récupère les chiffons et les serpillières de coton, il les lave soigneusement ; il forme des cordes fines ; il tisse des pantalons, des vestes, des chaussettes, un chapeau. Été et hiver, il porte, presque toujours, son costume (avec des pompons).

Ou bien, Luigi Lineri est né en 1937 près de Vérone. Il est reconnu comme poète, comme peintre, comme potier. Depuis 1970, il entame une collection de pierres ramassées aux bords de l’Adige. Il répertorie des dizaines de milliers de pierres. Il les conserve sur les planchers des hangars et sur les tables. Il les classe selon des « ressemblances ». Ce seraient des visages humains, des phallus, des oiseaux, des poissons, des têtes de chiens, etc. Il évoque des mythes, des cultures disparues. Ses accumulations de pierres seraient des poèmes. Sans cesse, le minéral le fascine.

Ou aussi, Franco Bellucci (né en 1945) est, à 7 ans, victime d’une lésion cérébrale. Il est hospitalisé. Depuis, il ne parle plus. Il crée en nouant. Il trouve les fils électriques, les chambres à air, les câbles, les tuyaux en plastique et en caoutchouc, les cordes, les pneus. Il ligote des poupées, des oursons, une roue de bicyclette, des fleurs artificielles… Il marie les choses différentes qui s’unissent et copulent.

Ou bien, Fernando Nannetti (1927-1994) a été accueilli, tour à tour, par une institution de charité, par des hôpitaux psychiatriques, par des prisons. Il souffre d’hallucinations et de délires de persécution. Il est taciturne. Il ne parle avec personne, sauf avec un seul infirmier d’un hôpital de Volterra, en Toscane. Il grave sur les murs ; il emploie la pointe métallique de la boucle de sa ceinture. Son travail s’étend sur neuf ans. Sa création monumentale mesure soixante-dix mètres de long et se déploie sur plusieurs murs de la cour intérieure de l’hôpital. Il choisit des lettres capitales anguleuses. Il propose, en public, un journal intime. Il reçoit des messages planétaires ; il parle de « décharges cosmiques ». Il prétend à un pouvoir absolu : « Tout le monde est à moi. »

Alors, l’exposition de la Halle Saint-Pierre serait un éloge des folies différentes. Elle donne à voir des désirs, des délires, des douleurs, des joies, des créations.

Gilbert Lascault

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