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France d'abord

Article publié dans le n°1038 (16 mai 2011) de Quinzaines

 Onze films en sélection officielle, cinq à la Semaine de la Critique, quatre à la Quinzaine des Réalisateurs : ce sont vingt titres qui représentent, dans cette 64e édition du Festival de Cannes, le cinéma français. Et si l’on y ajoute les coproductions internationales dans lesquelles la France a mis quelques euros, on devrait dépasser aisément la trentaine, sur la bonne centaine de films projetés pendant la décade. Certes, au vu de ce que l’on connaît, voir un titre tricolore décrocher la Palme d’or constituerait une surprise. Il n’empêche : si la pêche a été cette année si fructueuse, ce n’est pas parce que les filets avaient de trop petites mailles, c’est parce que les fonds étaient poissonneux.

FESTIVAL INTERNATIONAL
DU FILM DE CANNES
11 – 22 mai 2011

 Onze films en sélection officielle, cinq à la Semaine de la Critique, quatre à la Quinzaine des Réalisateurs : ce sont vingt titres qui représentent, dans cette 64e édition du Festival de Cannes, le cinéma français. Et si l’on y ajoute les coproductions internationales dans lesquelles la France a mis quelques euros, on devrait dépasser aisément la trentaine, sur la bonne centaine de films projetés pendant la décade. Certes, au vu de ce que l’on connaît, voir un titre tricolore décrocher la Palme d’or constituerait une surprise. Il n’empêche : si la pêche a été cette année si fructueuse, ce n’est pas parce que les filets avaient de trop petites mailles, c’est parce que les fonds étaient poissonneux.

Honnêtement, un trimestre de sélection de films français n’est pas d’habitude un chemin semé de lys et de roses. Au-delà des locomotives certifiées, des cinéastes confirmés et des découvertes, la cohorte des films sans grades et sans grâces est souvent majoritaire – sans parler des auteurs autoproduits qui nous renseignent chaque année sur l’état de leur narcissisme. Une heureuse conjonction astrale a-t-elle régné sur le millésime 2011 ? En tout cas, ce qu’il faut bien appeler le rebut a été moindre. Et l’abondance qualitative s’est traduite par ce chiffre élevé : cinq films (sur douze), à la Semaine, quatre (sur vingt) dans la compétition, ce sont là des pourcentages comme on en connut peu. Hosanna ! Ces lignes étant écrites à J-5, il serait abusif de commenter l’accueil des premiers films français proposés, même si, pour quelques-uns, on s’en doute. On peut simplement tenter de brosser un panorama des produits annoncés et des tendances de l’année.

Le cahier Livres de Libération du 5 mai relevait l’irruption de la (du ?) politique dans la littérature récente. Phénomène concomitant dans le cinéma d’un retour au réel et aux formes du pouvoir : en sélection officielle, on ne compte pas moins de trois films dans lesquels s’incarne le gouvernement, un Premier ministre chez Alain Cavalier (Pater), un ministre des Transports chez Pierre Schaeffer (L’Exercice de l’État), et évidemment, un ministre de l’Intérieur en campagne chez Xavier Durringer (La Conquête) (1). Parmi toutes ces variations autour d’un même thème, c’est L’Exercice de l’État qui nous semble approcher le plus près la réalité – plus que Durringer, qui montre, Pierre Schaeffer fait ressentir la solitude et les contradictions de la situation (grâce à Olivier Gourmet et à une composition superbe de Michel Blanc, en directeur de cabinet glacial).

La propension aux œuvres retraçant des faits réels est étonnante. Comme dans Polisse (Maïwenn), peinture éclatée, après plusieurs mois d’enquête de la réalisatrice, d’une brigade de protection des mineurs parisienne et qui vaut par sa troupe d’interprètes, et 17 filles (Delphine et Muriel Coulin, à la Semaine), sur la récente aventure d’une bande de lycéennes de province enceintes simultanément. Cette irruption du fait divers, on la retrouvera dans d’autres titres à venir : l’affaire Haddad (Omar m’a tuer, Roschdy Zem), l’affaire d’Outreau (Présumé coupable, Vincent Garenq), l’affaire Flagstiff (Possessions, Éric Guirado), la tuerie d’Ouvéa (L’Ordre et la Morale, Mathieu Kassovitz) – renaissance des « Dossiers de l’écran » ?

Par contrecoup, L’Apollonide – Souvenirs de la maison close, de Bertrand Bonello, huis clos formellement réussi, apparaît comme un objet incongru, entre Jean Lorrain (La Maison Philibert) et Pierre Louÿs, dont les photographies ont manifestement inspiré le décor et les postures des pensionnaires. Presque aussi incongru que The Artist, de Michel Hazavanicius, surprenante recréation muette en noir et blanc du cinéma hollywoodien à la charnière du parlant. On peut s’amuser à compter les citations de Chantons sous la pluie, mais l’ensemble résonne d’un tel amour pour son sujet, grandeur et chute d’une star écrasée par la nouvelle technique, qu’on peut applaudir allègrement la performance. Après ses pastiches rigolards d’OSS 117, Hazavanicius réalise là un hommage sans fautes à un moment important de notre histoire.

La pancarte « Abonnés » a été brandie sitôt l’annonce de la sélection des films de Bruno Dumont, Robert Guédiguian et Christophe Honoré. S’ils n’avaient pas été retenus et qu’avaient été gardés des titres comme The End of Silence (Roland Edzard, à la Quinzaine), Nana (Valérie Massadian) ou When Pigs Have Wings (Sylvain Estibal), tous intéressants, nul doute que les mêmes brandisseurs de pancartes auraient rugi contre ces inconnus. Nous ne briserons pas de lances pour défendre Les Bien-aimés, de Christophe Honoré, qui plaira certainement aux amateurs habituels du cinéaste qui y retrouveront son atmosphère balisée et ses intermèdes chantonnés. Pas plus qu’en faveur de Hors Satan de Dumont, qui plaira certainement aux amateurs habituels du cinéaste qui y retrouveront son atmosphère éprouvante et ses intermèdes copulatoires. En revanche, Les Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian, renoue avec sa meilleure veine ; certes, il reste toujours quelques plans insistants, le sourire un peu trop généreux d’Ariane Ascaride. Mais cette histoire de prolétaires en préretraite, entre syndicats et fêtes de famille, confrontés à la responsabilité de faire emprisonner un jeune ouvrier voleur, fabrique des moments d’émotion simple comme l’auteur n’en avait pas fournis depuis longtemps.

Nous avons été moins touché que d’autres par La guerre est déclarée, de Valérie Donzelli (Semaine). Après un premier film, La Reine des pommes, et quelques interprétations, celle-ci dispose d’ores et déjà d’une réputation en acier trempé, dont on ne voit pas bien sur quoi elle repose. D’autant que le traitement de son sujet, un couple déchiré par la tumeur au cerveau d’un enfant, fait pâle figure à côté du même, traité par l’Allemand Andreas Dresen (Arrêt en pleine voie, Un Certain Regard) de façon autrement convaincante, sans tirer aucune des cordes du mélo. Plus pertinent, toujours à la Semaine, Pourquoi tu pleures ?, primum opus de Katia Lewkowicz, offre une description juste d’un jeune homme empêtré, à la veille de son mariage, entre parents envahissants et nouvelle rencontre amoureuse. C’est léger, d’une amplitude mesurée, ça ne laisse pas un sillon très profond dans le souvenir, mais toute prétention en est absente.

La Quinzaine des Réalisateurs, longtemps territoire réservé au lectorat de Libération ou des Inrockuptibles, semble avoir pris, sous une nouvelle direction, un nouveau cours. Le choix du film d’André Téchiné, Impardonnables, fort honnête ouvrage en direction du grand public, aurait été impensable il y a peu. Si En ville, de Valérie Mréjen et Bertran Schefer, demeure dans la ligne ancienne – rupture ne signifie pas révolution –, Après le Sud (Jean-Pierre Jauffret), réussit honorablement son projet ambitieux, la narration parallèle et a-chronologique de plusieurs cheminements. Quant à Philippe Ramos, dont nous avions vanté ici les mérites de son Capitaine Achab (QL n° 964), il parvient dans Jeanne captive, à fournir un image personnelle de l’héroïne la plus visitée de l’Histoire de France. Nous reviendrons sur son film, après la seconde vision qui s’impose.

Une saison remarquable, donc, par la diversité et le renouvellement des approches – par exemple, outre Ramos, Rabah Ameur-Zaïmeche, avec La Complainte de Mandrin (prix Jean-Vigo 2011), réinvente un XVIIIe siècle inhabituel. Parmi la quarantaine de premiers films vus, très peu sont frappés par la malédiction du cinéma du petit monde parisien : ainsi, Louise Wimmer, de Cyril Mennegun, description sans fard d’une quarantenaire vivant dans sa voiture et multipliant les petits boulots, est du même aloi qu’Angèle et Tony, d’Alix Delaporte, une de nos découvertes de 2010.

Comment la presse et le public cannois auront accueilli ce cinéma en bouillonnement, c’est ce que nous saurons dès le prochain épisode. À suivre…

1. Le 18 mai, la France tout entière découvrira ce film, aussi bien gardé que les joyaux de la couronne, puisque même les plus hauts dignitaires ont dû jusqu’à présent se contenter de la bande-annonce. Le portrait « objectif » (les dialogues ont été bâtis à partir de verbatim et tout ce qui est prononcé est authentique) est bien entendu un portrait-charge, dont le résultat est assez terrifiant – quant à son efficacité immédiate dans le champ politique (combien de points en moins dans les sondages ?), il convient d’attendre.

Lucien Logette