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Article publié dans le n°1022 (16 sept. 2010) de Quinzaines

 Carte muette (1) : c’était le titre d’un précédent roman de Philippe Vasset. L’auteur proposait une cartographie des espaces vacants, des zones vierges dans Paris. Le vide supposé en disait long sur la ville, telle qu’elle se construit, se peuple et se fait objet marchand. Le projet qui sous-tend le Journal intime d’une prédatrice est-il si différent ?
Philippe Vasset
Journal intime d'une prédatrice
(Fayard)
 Carte muette (1) : c’était le titre d’un précédent roman de Philippe Vasset. L’auteur proposait une cartographie des espaces vacants, des zones vierges dans Paris. Le vide supposé en disait long sur la ville, telle qu’elle se construit, se peuple et se fait objet marchand. Le projet qui sous-tend le Journal intime d’une prédatrice est-il si différent ?

Le nouveau roman de Philippe Vasset se déroule de nos jours autour du pôle Nord. La préposition autour dit à la fois que le roman s’y passe pour partie, et que ce lieu est l’enjeu de nombreux rapaces, parmi lesquels « Elle », une femme dont on ignorera les noms et prénoms jusqu’au terme de l’intrigue. « Elle » a décidé de créer ICECAP, un fonds d’investissement pour exploiter les immenses ressources de la zone arctique.

L’idée n’est pas neuve, puisque le Canada, les États-Unis et la Russie, pour prendre les plus importants se partagent déjà les richesses de cette partie du monde. Mais l’héroïne du roman est une « prédatrice » et elle spécule sur le réchauffement climatique, la fonte des glaciers, pour convaincre les investisseurs qu’il y a moyen de faire fortune rapidement. Le calcul est cynique mais tout à fait vraisemblable et à lire ce « roman », on frémit de ce qui se passerait ou se passera quand les vautours mettront en œuvre ce qui est écrit par Vasset : ouverture de nouvelles routes maritimes, exploitation des ressources en gaz, pétrole ou diamant, usage de l’eau congelée dans les icebergs… ICECAP prépare tout cela. Et ce, sans que la réalité de ce continent n’existe vraiment : « c’est un plan abstrait où Elle déploie des idées, un canevas de paramètres qu’Elle manipule comme un boulier, une zone indéfiniment suspendue entre la nuit et le jour, une aire de mirages réfractés par la glace, un nuage de points où les lieux n’ont pas de noms mais des codes, comme les étoiles lointaines ».

Roman est un terme visant à simplifier, comme l’explique l’auteur en avertissement : « L’objectif est toujours le même : décrire les effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée. Pour y parvenir, le livre fait réagir des environnements réels à des précipités de fictions et mêle personnages existants et inventés. » À sa façon, Vasset reprend le projet balzacien, ou pour le dire autrement, s’appuie sur le réel pour écrire un roman politique, au sens le plus général du terme : ce qui met en jeu le bien commun de la cité. Et c’est la première force de ce roman qui dévoile un fonctionnement et ses effets. Ce Journal intime d’une prédatrice est le deuxième d’une série, commencée avec le Journal intime d’un marchand de canons.

Si Elle est l’héroïne, elle ne tient pas son journal pour autant. Les pages que nous lisons sont rédigées sans date, sans les repères usuels du genre, par un homme. Il est son conseiller en communication, en image aussi. Il lui est tout dévoué, entretient avec elle une relation très ambiguë. Il est le « seul à l’aimer pour ses outrances et ses fautes de goût » : il est sous son emprise, aime être dominée par cette femme. Tout rapport érotique est exclu, mais seule cette femme le fascine, l’attire. On la surnomme la Reine des glaces et elle est comme lui pure surface : « toute profondeur m’est interdite », note-t-il. Il est prêt à tout pour elle, comme espionner A, une femme qui lui ressemble, qu’elle a formée puis violemment rejetée. A a fondé THINICE, son propre fonds d’investissement dont le but… est d’empêcher le réchauffement climatique, en reconstituant la couche de glace et en protégeant les icebergs de la fonte. Le narrateur sera l’un des instruments de la lutte à mort que se livrent les deux femmes. Mais aussi fasciné soit-il par Elle, il la montre telle qu’elle est, derrière les couches de fond de teint, malgré les vêtements prestigieux dont il cite systématiquement la marque, comme une caméra enregistre. Il rappelle aussi qui elle est, quelles sont ses origines, pour signifier à la fois le parcours accompli, l’ascension qu’elle a réussie, et mettre en relief la dérision, l’enflure du personnage. La « comm’ » est aujourd’hui capable de gonfler toutes les outres.

Le roman raconte donc l’élaboration du projet, sa mise en œuvre et son quasi-triomphe. En arrière-plan, le sommet de Copenhague sur le climat, son échec terrible marquent les limites de l’invention, de la fiction. La présence d’une Sarah Palin, l’ex-candidate à la vice-présidence, gouverneur de l’Alaska et ennemie résolue des écologistes et autres protecteurs de l’environnement, fait frémir. On sait combien cette femme est désormais populaire ; elle vise la présidence en 2012 et on frémit en lisant les pages que lui consacre Vasset. La vision à court terme est si facile qu’elle a ses chances. Et l’on voit dans le roman qui pourrait la soutenir, et comment. L’histoire d’ICECAP montre que les lobbies sont puissants, influents, qu’ils savent faire feu de tout bois, « retourner », moyennant finances, un pauvre universitaire pour que de climatologue soucieux de la planète, il devienne plus « sceptique ». Ou corrompre des Inuits, feindre de les soutenir dans leur lutte pour mieux les circonvenir. Ce n’est pas mieux chez THINICE, où l’on spécule sur le marché des droits à polluer, quand on ne cherche pas à racheter des caves du Hubei afin d’y stocker du CO2. Ces abris avaient été prévus par Mao en cas d’attaque nucléaire soviétique…

Vasset excelle à décrire ce monde de l’entreprise où tout doit faire sens, rien n’est laissé au hasard : du code vestimentaire aux « éléments de langage », des objets posés sur le bureau au choix des employés, le calcul est systématique. « Elle » n’oublie rien, faisant appel à des plasticiens, par le biais de sa fondation, pour améliorer l’image du groupe. ICECAP a quelque chose d’une utopie ; elle en a déjà la perfection. Les hommes sont supervisés par des femmes, et réciproquement : les effets ne sont pas anodins et ils sont voulus. Utopie ou secte car lorsqu’un cadre ne remplit pas sa mission, lorsqu’il n’atteint les objectifs qu’Elle lui a fixés, il est exclu plus que licencié : la fondatrice et directrice d’icecap se charge du renvoi et humilie celui ou celle dont elle ne veut plus.

D’où la violence permanente qui règne, sous les dehors policés de l’entreprise. Le blanc règne dans ces pages, dans les lieux, mais on sent bien que ce n’est qu’une façade. Tout est aussi sale que la banquise désormais polluée, détruite par la mer et les immondices qui la remplissent. L’écriture du narrateur rend à la fois ce que l’on voit et ce qui devrait rester caché : des parenthèses montrent ce que le décor empêcherait de distinguer ou donnent, comme des didascalies, des indications sur le ton des personnages, et en particulier d’« Elle ». Et puis il y a les documents confidentiels, les fiches ou mémorandums, les lettres anonymes qui sont autant de façons de créer l’effet de réel et de donner plus de densité à l’intrigue. Les SMS aussi, que les deux rivales envoient au narrateur pour se dénigrer sans jamais s’adresser la parole. Peu de jugements tranchants, jamais de commentaires qui permettrait de savoir ce que pense le narrateur ; le pôle n’est pas qu’un lieu, glacial, il est une façon d’être, de ne rien révéler à l’ennemi.

Journaliste, responsable de la lettre d’information Intelligence online, Philippe Vasset écrit un roman d’aujourd’hui, remplit les blancs que l’investigation, le documentaire ne permettent pas d’éclairer. Ce qu’il décrit n’a rien de réjouissant, mais c’est un travail indispensable.

1. Fayard, 2004 ; Pocket, 2006.

Norbert Czarny

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