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Femmes collectionneuses. Entretien avec Julie Verlaine

Article publié dans le n°1211 (16 mars 2019) de Quinzaines

Patricia De Pas : Julie Verlaine, vous avez écrit un livre publié en 2014 sur les femmes collectionneuses d’art et mécènes ; qu’est-ce qui vous a inspiré cette étude...

Patricia De Pas : Julie Verlaine, vous avez écrit un livre publié en 2014 sur les femmes collectionneuses d’art et mécènes ; qu’est-ce qui vous a inspiré cette étude ? 

Julie Verlaine : Lors de ma thèse sur l’histoire des galeries d’art en France au XXe siècle, j’ai remarqué que l’on connaissait très mal les collectionneurs d’art, et en particulier les collectionneuses, alors même qu’elles étaient nombreuses et actives. J’ai cherché à en savoir plus et constaté qu’il n’existait en français aucune étude sur les femmes collectionneuses d’art et mécènes à l’époque moderne (il y a des livres passionnants sur les mécènes de la Renaissance et des Lumières, en revanche) et j’ai proposé le projet à Hazan, qui cherchait à prolonger la collection inaugurée avec les Femmes artistes / artistes femmes d’Élisabeth Lebovici et Catherine Gonnard. Il y a un enjeu très fort à placer le genre au centre d’une grille d’analyse de l’histoire de l’art et de ses acteurs : faire apparaître une plus grande diversité de pratiques, d’itinéraires et de goûts que ceux qui sont présentés dans les ouvrages de référence actuels.

PDP : Les femmes ont-elles des pratiques spécifiques ?

JV : C’était l’une des interrogations fondatrices de ma recherche et j’ai essayé d’y répondre d’une manière nuancée. On ne peut pas dire qu’il y a une manière féminine de collectionner, car l’histoire fait apparaître une très grande diversité de pratiques, de situations (conjugales, familiales, économiques) et d’engagements : il serait réducteur de dégager des traits « essentiellement » féminins du collectionnisme ou du mécénat. En revanche, étudier une centaine de femmes ayant collectionné l’art entre 1850 et nos jours permet de voir différemment l’histoire de l’émancipation féminine – très progressive, et avec des rythmes divers selon les pays – que l’on connaît bien sous ses aspects sociaux et politiques. On peut également souligner des tendances récurrentes chez certaines collectionneuses : le caractère tardif de la collection (correspondant souvent à la période du veuvage), l’attachement à sa transmission (d’où la création de fondations ou de musées) et la discrétion de cette pratique.

PDP : Quelles évolutions avez-vous observées ?

JV : Les femmes collectionneuses d’art, invisibles ou presque au milieu du XIXe siècle dans une société dominée par les hommes et par une conception capitaliste de la collection, ont peu à peu gagné en visibilité. Certaines figures sont absolument majeures en ce qu’elles ont démontré – très différemment à chaque fois – qu’il était possible d’être femme et collectionneuse : c’est Helene Kröller-Müller aux Pays-Bas, la grande spécialiste de Van Gogh ; c’est Gertrude Stein à Paris, l’amie de Picasso ; c’est ensuite Peggy Guggenheim qui, de New York à Venise en passant par Paris et Londres, a incarné, au milieu du XXe siècle, un modèle de femme émancipée, cultivée, mécène et collectionneuse du surréalisme et de l’art abstrait. Elle continue à être citée par les collectionneuses actuelles comme une référence.

PDP : Le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme consacre actuellement à Paris une exposition à Helena Rubinstein (1870-1965)[1]. Cette femme d’affaires, capitaine d’industrie, était également une grande collectionneuse d’art. Les femmes de pouvoir seraient-elles plus enclines à cette pratique ?

JV : Avec Helena Rubinstein apparaît un nouveau modèle de collectionneuse d’art, celui de la femme active ayant connu une grande réussite professionnelle. Cette fortune acquise par son travail lui permet d’acheter – avec son propre argent, donc – les œuvres d’art qui lui plaisent, et d’en acheter autant qu’il lui plaît. Elle s’inscrit dans la lignée des collectionneurs capitalistes du second XIXe siècle, magnats américains et autres barons de la finance internationale, qui ont introduit l’idée que la constitution d’une collection d’art est l’une des pratiques attendues des nouvelles élites du monde industrialisé. Dans cette perspective, Helena Rubinstein comme d’autres, dont Coco Chanel, suivent la voie ouverte par ces pionniers, tout en fournissant aux générations féminines suivantes des modèles très influents. 

PDP : Cela signifie-t-il que les femmes que vous avez mentionnées tout à l’heure ne collectionnaient pas avec leur propre argent ? 

JV : Oui. Elles étaient le plus souvent des héritières ou des compagnes d’hommes fortunés.

[1]. « Helena Rubinstein. L’aventure de la beauté », exposition visible du 20 mars au 25 août 2019 au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (71, rue du Temple 75003 Paris).

[Julie Verlaine est maîtresse de conférence à l’université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne).]

Patricia De Pas

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