Livre du même auteur

Fascinant Malaparte mais pas vraiment sympathique

Certains écrivains semblent nés pour faire l’objet d’une copieuse biographie. Parce que leur personnalité est complexe, donc digne d’analyses, mais plus souvent encore parce que leur vie est aussi intéressante que leur œuvre, du fait qu’ils ont été mêlés à des événements historiques importants et ont fréquenté les célébrités de leur temps. C’est le cas de Curzio Malaparte, personnage protéiforme et insaisissable, reconnu et contesté, vivant dans cette première moitié du XXe siècle européen qui comporte deux guerres, de multiples changements de régime, d’importantes mutations sociales et des révolutions artistiques : autant d’aventures auxquelles l’auteur de Kaput a été très intimement mêlé. 
Maurizo Serra
Malaparte, vies et légendes
Certains écrivains semblent nés pour faire l’objet d’une copieuse biographie. Parce que leur personnalité est complexe, donc digne d’analyses, mais plus souvent encore parce que leur vie est aussi intéressante que leur œuvre, du fait qu’ils ont été mêlés à des événements historiques importants et ont fréquenté les célébrités de leur temps. C’est le cas de Curzio Malaparte, personnage protéiforme et insaisissable, reconnu et contesté, vivant dans cette première moitié du XXe siècle européen qui comporte deux guerres, de multiples changements de régime, d’importantes mutations sociales et des révolutions artistiques : autant d’aventures auxquelles l’auteur de Kaput a été très intimement mêlé. 

Le sous-titre du livre est significatif : vies, au pluriel (comme cent vies dans ces soixante années d’existence), et légendes. Donc des faits indiscutables voisinant avec des hypothèses, des racontars, et d’éventuels mensonges de l’auteur étudié. L’un des nombreux mérites de Maurizio Serra est d’exposer avec une grande objectivité tous ces aspects, positifs ou négatifs, sans prendre vraiment partie, excluant donc l’hagiographie comme le dénigrement systématique.

Le tout repose, non sans raison, sur une très sérieuse documentation. Le contexte historique dans lequel vit Malaparte, homme essentiellement « public » (bien qu’il recherche la solitude), étant très important, Maurizio Serra l’explore si minutieusement qu’il en fait un panorama presque exhaustif des cinquante premières années du siècle dernier, en Europe et en Orient.

Les brefs coups d’éclairage qui suivent ne sont donc qu’une incitation à se plonger dans cette somme, si dense qu’il est impossible de la résumer.

Suivant, comme il se doit l’ordre chronologique, elle nous fournit d’abondants renseignement sur les origines de Kurt Erixh-Curzio Suckert né en 1898, à Prato, d’un père allemand et d’une mère toscane. Bourgeoisie moyenne, plusieurs frères et sœurs, famille sans histoire. Études au célèbre collège Cicognini où D’Annunzio l’a précédé.

Détracteurs comme admirateurs s’accordent à dire que Malaparte était un très bel homme « mince et nerveux », séduisant. Très soucieux de son apparence, il entretient sa « forme » par le sport et les saunas, en observant en outre une réelle sobriété. Dandy moderne, il ira jusqu’à se poudrer, et, dit-on, porter un corset. On peut ajouter, tout aussi sommairement, qu’il est, par nature, intelligent, ambitieux et narcissique : « Le moi est le seul phare dans sa nuit », mais capable de générosité.

En 1914, à 16 ans, il abandonne ses études pour s’engager aux côtés des Français. Et ce n’est que le début d’une vie d’éternel combattant, marquée par un courage que personne n’a jamais contesté : les deux guerres mondiales, l’Éthiopie, etc., plusieurs blessures, trois médailles militaires. « C’est un condottiere, pas un aventurier » précise Serra. Dans toutes ces campagnes, il est à la fois combattant, donc témoin, et correspondant de guerre. Et c’est de cette vision directe que naîtront ses meilleurs écrits. Notons que Kaput et La Peau, ces indiscutables chefs-d’œuvre, peuvent être rangés, eux aussi, sous la rubrique du reportage : « Son coup d’œil, et sa patte d’écrivain sont, encore une fois, hors du commun, (…) un observateur perspicace, lucide, dérangeant, dédaigneux de tout poncif. »

Politiquement, il est plus difficile à suivre, et ce n’est pas sans raison que la postérité utilise pour lui le qualificatif qu’il avait lui-même attribué à Mussolini : Monsieur Caméléon. Opportuniste, retors, sans aucun doute, mais aussi capable de dévouement et d’adhésions sincères. Bref, il passera d’un fascisme actif à son reniement. À la fois victime et bénéficiaire du régime, puisqu’il sera exilé pendant 5 ans à Lipari, à cause de ses pamphlets sulfureux, mais n’en tirera pas moins d’importants subsides. Au cours de ses séjours parisiens il sera « camelot du roi », ce qui ne l’empêchera pas, à la fin de sa vie, de se rapprocher du parti communiste, puis, après son voyage en Chine, du maoïsme. Peu d’hommes célèbres ont eu une trajectoire politique aussi « variée ». Ces fluctuations peuvent s’expliquer, d’après Maurizio Serra, par le fait que Malaparte « a toujours l’illusion de se  battre pour ou contre quelque chose ». Et ce serait, toujours d’après Serra, son culte de la force qui lui permettrait d’admirer – puis de rejeter – tour à tour Mussolini, Staline, Lénine et Mao. On retrouve du reste, les mêmes revirements dans les rapports de Malaparte avec la religion : protestant, devenu agnostique, il se convertira juste avant de mourir au catholicisme.

Sentimentalement, il papillonne de la même façon. Plaisant aux femmes il n’a pas besoin de les conquérir, il se laisse aimer, tout en estimant qu’une liaison durable est du temps perdu. Virginia, Flaminia, Jane et les autres, toutes aristocrates, ou du moins femmes du monde, ne le retiendront jamais définitivement, ce que réussissent en revanche ses chiens : « Je n’ai jamais aimé une femme, un frère ou un ami autant que Febo. » Étrange personnage, fascinant mais pas vraiment sympathique.

Reste l’aspect le plus connu de Malaparte : d’abord son rôle de journaliste, à La Stampa, au Corriere della sera, etc., de fondateur de revues comme 900 et Prospettive, qui lui tiendra tellement à cœur. Et s’il fut occasionnellement poète, dramaturge, et cinéaste pour finir, ce sont ses essais et ses romans qui lui assureront la célébrité. La Technique du coup d’État, Monsieur Caméléon, pour ne citer qu’eux, sont incontournables pour connaître la réalité du fascisme italien et la véritable personnalité de Mussolini. Kaput et La Peau, compte-rendus géniaux de la Seconde Guerre mondiale, sont parmi les quelques œuvres du XXe siècle qui resteront. Le biographe analyse avec pertinence l’ensemble de la production littéraire de Malaparte, en s’appuyant souvent sur des comparaisons avec D’Annunzio, Drieu la Rochelle, Malraux ou Pasolini.

Et comme il fait habilement alterner les chapitres plus austères, consacrés à la politique et à la guerre ou même à la littérature, avec ceux qui relatent la vie privée de Curzio (décevante pour les amateurs de littérature people), il consacre son dernier chapitre à la Casa comme me (Maison comme moi), elle aussi hors du commun, construite à Capri sur un étroit promontoire tombant à pic sur la mer. Une demeure qui révèle bien des aspects intimes de son propriétaire.

À 59 ans Malaparte meurt, avec son courage habituel, d’un cancer du poumon. Il est enterré en Toscane.

Ce long cheminement en compagnie du « Cagliostro du XXe siècle », est précédé d’une préface substantielle et complété par des annexes rassemblant d’importants témoignages. Signalons enfin que Serra, italien, écrit dans un français fluide, irréprochable si l’on excepte quelques italianismes qui n’auraient pas dû échapper à l’éditeur.

Un livre pour l’été, bien sûr, mais à lire sur un rocher solitaire ou à l’ombre d’une tonnelle plutôt que dans le brouhaha d’une plage.

Monique Baccelli

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