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Expériences graphiques de la pensée

Article publié dans le n°1156 (01 sept. 2016) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Deux essais graphiques remarquables sont venus récemment donner à l'édition de la pensée dessinée des exemples étranges et stimulants. Aussi instable sur le plan générique que le « roman graphique », l'essai-dessin rejoint à la fois l'ancienne tradition d'une pédagogie par l'illustration, la sémiotique des écrits de peintres, les schémas de certains philosophes, la poésie expérimentale, les carnets d'étude de la bande dessinée, et la vulgarisation scientifique. Ces deux objets éditoriaux hybrides ouvrent des espaces de lecture nouveaux, bluffants et beaux, aux frontières de la perception.
Peter Mendelsund
Que voit-on quand on lit ? (Robert Laffont)
Nick Sousanis
Le déploiement (Actes Sud)
Deux essais graphiques remarquables sont venus récemment donner à l'édition de la pensée dessinée des exemples étranges et stimulants. Aussi instable sur le plan générique que le « roman graphique », l'essai-dessin rejoint à la fois l'ancienne tradition d'une pédagogie par l'illustration, la sémiotique des écrits de peintres, les schémas de certains philosophes, la poésie expérimentale, les carnets d'étude de la bande dessinée, et la vulgarisation scientifique. Ces deux objets éditoriaux hybrides ouvrent des espaces de lecture nouveaux, bluffants et beaux, aux frontières de la perception.

Le premier, dans l'ordre chronologique, Que voit-on quand on lit, de Peter Mendelsund, porte un sous-titre singulier – « Une phénoménologie avec illustrations » – et affiche une ambition philosophique gigantesque : dire dans l'image les images produites par l'acte de lecture, décrire par le dessin les ectoplasmes visuels indéfinissables et anarchiques qui surgissent dans le roman au contact d'un nom, d'un adjectif, d'une description, suivre les processus cognitifs au moment où ils se mettent en mouvement, interpellant les facultés de la mémoire, de la sensibilité et de la raison.

Le conflit est immédiat, le paradoxe déstabilisant (ces dessins sont des images synthétiques d'images issues de notre alchimie des mots), et le statut de l'objet qu'on a sous les yeux change d’une seconde à l’autre : les images-schémas proposées ou plutôt capturées par Mendelsund pour expliquer la construction des représentations mentales ne sont-elles pas elles-mêmes les fragments d'une syntaxe générant à son tour des images dans un processus infini d'interpolation ? Le plaisir est proportionnel au trouble : on suit par exemple avec délice, dans une série de propositions méthodiques, la décomposition fine, fraternelle et drôle des étapes de notre lecture d'Anna Karénine et la démonstration de notre force imaginante (puisque nous voyons Anna Karénine avant même qu'elle soit décrite, puisque nous avons cru voir dès les premières pages Ismaël, le narrateur de Moby Dick, sans qu'aucun portrait nous en soit donné), qui servent d'introduction à une pensée approfondie et expérimentale des codes de l'écriture fictionnelle.

Ce qui rend cet ouvrage pourtant familier, c'est que, puisant au cœur des œuvres majeures de la culture européenne (Homère, Sterne, Tolstoï, Melville, Carroll, Joyce, Proust, Flaubert, Calvino, Giono, Nabokov, par exemple), Mendelsund rejoint dans ses algorithmes graphiques et ses assemblages postmodernes, non seulement nos expériences de lecture, mais aussi bien des lignes théoriques classiques de l'histoire littéraire française : pensée surréaliste de l'image – de nombreux chapitres semblent des démarques des recherches de Magritte –, approches philosophiques présentes dans L'Imaginaire de Sartre, analyses structuralistes du langage romanesque, théorie du texte chez Barthes, ou encore, plus récentes, théories de la lecture de Michel Charles.

Cette lecture de la lecture, expliquée par un dispositif graphique entièrement libre, fait naître aussi une œuvre, et presque un récit d'aventure dessinée, où le design des pages est si puissant, si ludique et si inventif que l'on peut aussi lire cet essai dans l'autre sens : en suivant le chemin des images vers le texte. Le monde réversible de l'essai graphique sous la plume (et le logiciel) de Mendelsund – en accord avec la présentation qui est faite à juste titre de ces grands écrivains comme dessinateurs – n'en finit pas de réveiller des espaces mentaux inconscients, parce qu'il s'agit aussi d'une pensée du dessin lui-même, d'une analyse de l'écriture graphique et d'une synthèse vertigineuse d'une expression qui serait à la fois l'un et l'autre. Structure ouverte, Que voit-on quand on lit ? isole avec le plaisir de l'entomologiste le fragment furtif de la pensée visuelle (au point que la reliure malheureusement cède, éparpillant dans le vent les pages autonomes de ses dessins, générant les petits panneaux de ce qui pourrait être, à l'évidence, les tableaux d'une exposition), et fixe les manifestations éparpillées de cette quasi-perception. Il s'agit d'un essai théorique, très accessible, même si le poids du design-concept pourrait parfois le faire classer dans la catégorie des objets expérimentaux et curieux. En réalité, ici, dans l'esprit du directeur artistique de Pantheon Books, il n'y a visiblement pas d'opposition. En 2012, cet éditeur publiait dans le même état d'esprit L'Épée des Cinquante Ans de Mark Z. Danielewski (Denoël, 2013), phénoménale anticipation du livre de Mendelsund.


Le second est Le Déploiement, de Nick Sousanis. Il s'agit d'une thèse en bande dessinée sur la bande dessinée qui a eu les honneurs des Presses de Harvard dans son édition originale. Présentée parfois comme une dissertation sous forme de roman graphique, elle relève en réalité d'un discours « méta-bédéistique » particulièrement novateur dans sa forme. Ce n'est pas la première fois que des dessinateurs américains s'engagent dans cette voie complexe d'une forme réflexive : Scott McCloud a ainsi produit de volumineux essais sur l'art de la bande dessinée et, un peu avant lui encore, Will Eisner. En France, des dessinateurs virtuoses comme Fabrice Neaud, Joann Sfar ou bien, dans un autre registre, Jean-Christophe Menu, créent depuis quelques années des dispositifs critiques qui s'aventurent volontiers sur des territoires proches de l'essai. Le Déploiement va plus loin dans cette direction : il totalise le principe de la transposition du discours théorique en image en faisant de l'image le reflet signifiant et visible du concept. Autrement dit, il ménage, sous le texte des phylactères et des cartouches – qui sont maintenus – des environnements graphiques et des figures synthétiques qui articulent un discours parfois illustratif, parfois explicatif, mais la plupart du temps sémantiquement autonome. Le concept d'« homme unidimensionnel » de Marcuse – retour étonnant d'un philosophe central des années soixante – donne ainsi lieu à de vastes fresques de silhouettes anthropomorphes aplaties, produites à la chaîne, désespérantes et sombres. Cet incipit aux figurines prises dans le plan, alors que Nick Sousanis développe un propos assez convenu sur le formatage des esprits contemporains par les données textuelles et iconographiques des systèmes éducatifs et médiatiques mondiaux, suscite simultanément une musique de fond très riche en allusions, qui renvoie autant à l'univers romanesque de Huxley qu'aux plans anxiogènes de Metropolis, de Matrix ou de Minority Report. Un échange se produit dès lors entre une ligne textuelle solide et une vitalité du dessin qui enrichit la formulation verbale d'infinies sensations graphiques.

Aux hommes-pages s'associe donc l'idée du « flat », ce monde plat peuplés d'individus qui ne peuvent pas voir au-delà de leur propre dimension. Le processus d'unflattening, titre original, traduit subtilement ici par « déploiement », qui invite à une libération de l'esprit par la conjonction simultanée du maximum de processus cognitifs, sera donc aussi celui de l'essai graphique : l'expansion. Par sa liberté formelle quasiment illimitée et l'ingéniosité des propositions de mise en page, il permet non seulement d'articuler un discours théorique mais de suggérer des mondes nouveaux, d'explorer la naissance d'une idée : son approximation, son développement, ses contradictions, ses frontières, ses connexions inattendues. La « Cinquième dimension » sera celle du dessin comme reflet de la cérébralité tout entière, doté selon Nick Sousanis du pouvoir de libérer l'homme de son étroitesse perceptive. La thèse frôle parfois, sur le plan du strict discours verbal, une forme de métaphysique confuse, voire de mysticisme de l'hyperconscience – telle qu'on pouvait la trouver chez Druillet ou Moebius au début des années 1970 – mais elle atteint par le dessin un niveau d'abstraction qui littéralement hypnotise la raison et galvanise l'imaginaire.

Suspendue aux concepts, l'attention du lecteur se prolonge en une optique pensive à facettes multiples. Du même coup, c'est l'univers signifiant de toute bande dessinée et de son système qui s'en trouve revisité. À l'image des annexes abondantes et détaillées sur les coulisses de ce travail titanesque, dans le prolongement des vecteurs et des toiles à tisser entre des dimensions, la curiosité de Nick Sousanis se déploie sur le web, notamment dans un site qui livre généreusement un nombre considérable de documents et d'hypothèses. Les études qu'il mène sur la génétique du dessin et des formes révèlent un intérêt méticuleux pour les étapes mentales de la fabrique du trait et constituent de fait un laboratoire unique de réflexion et de prospective sur ce que pense la bande dessinée.

1. http://spinweaveandcut.com/

Luc Vigier

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