Livre du même auteur

Excentricités basques

La nomination d’un objet quelconque amène immédiatement sur lui des jugements plus ou moins fondés. Plus l’intérêt suscité est grand, plus les avis sont définitifs et, partant, d’autant plus excentriques. Moins que d’autres, les Basques n’échappent pas à cette règle, eux de qui Jean-Jacques Ampère (1800-1864) disait déjà qu’ils suscitaient les plus grands délires. Pire, l’examen de traits posés comme spécifiques, les « caractères nationaux », que prétendaient rencontrer les anthropologues culturalistes américains, comme Ruth Benedict ou Margaret Mead, au Japon, en France ou ailleurs, a même pu accéder au domaine scientifique.
Jean-Joël Ferrand
Le Basque est fier
La nomination d’un objet quelconque amène immédiatement sur lui des jugements plus ou moins fondés. Plus l’intérêt suscité est grand, plus les avis sont définitifs et, partant, d’autant plus excentriques. Moins que d’autres, les Basques n’échappent pas à cette règle, eux de qui Jean-Jacques Ampère (1800-1864) disait déjà qu’ils suscitaient les plus grands délires. Pire, l’examen de traits posés comme spécifiques, les « caractères nationaux », que prétendaient rencontrer les anthropologues culturalistes américains, comme Ruth Benedict ou Margaret Mead, au Japon, en France ou ailleurs, a même pu accéder au domaine scientifique.

Dans Le Mythe du caractère national[1],s’appuyant sur des matériaux historiques, l’anthropologue et historien basque Julio Caro Baroja avait déjà démonté les travaux sur ce thème. Dans Le Basque est fier, Jean-Joël Ferrand poursuit le même but, mais adopte une démarche très différente. D’abord, il s’arrime à une petite zone, celle où se parle la langue basque en France et en Espagne. Ensuite, il répertorie les traits de caractère présentés çà et là – les Basques sont fiers, virils, attardés, conservateurs… ou autres – pour montrer que des observations faciles à vérifier révèlent l’absurdité de la proposition initiale. Aux caractères réputés partagés par un large ensemble, il oppose des constatations empiriques.

Prenons l’exemple de la langue basque qui, de l’avis de tous, serait si difficile que « le diable aurait renoncé à l’apprendre », contrairement à l’auteur, Jean-Joël Ferrand, qui vient de la région nantaise. Par expérience, il peut donc témoigner que le basque est plus facile à maîtriser que « l’arabe ou le quechua », d’autant que la moitié de son lexique est latin. En revanche, il insiste sur une difficulté d’ordre anthropologique jamais évoquée à son propos, mais bien plus importante, « le manque d’espace pour l’utiliser », selon sa formulation. Il met ainsi subrepticement en avant un élément essentiel de l’usage des langues : le contexte dans lequel elles peuvent s’exprimer, thème privilégié de la sociolinguistique actuelle aux États-Unis.

L’exemple de la langue est particulièrement significatif de la démarche suivie et des objets examinés. Quand Saussure a cru bon de distinguer la langue, qui obéit à des lois et qui est à ce titre seule digne d’attention, de la parole, singulière, il l’a distraite de vérifications empiriques. À l’inverse, Jean-Joël Ferrand refuse l’examen de la première – déduite – au profit de la seconde – constatée. Ce mince exemple permet d’illustrer la démarche suivie : l’auteur note un cliché généralement fort répandu, montre son absurdité (souvent en opposant le singulier au général) pour, ensuite, expliquer les causes du succès de la bêtise. Remarquons l’exigence de la démonstration qui s’appuie sur des expériences personnelles, des documents aux références soigneusement notées et sur des textes en basque. Il ne peut donc pas regarder les personnes de l’extérieur, de loin, par le filtre des conventions et des sources de deuxième main. Le point de vue explicite et les informations ne peuvent provenir que d’un enquêteur basque, voisin d’une autre langue, le gascon des Landes. Cette posture amène plusieurs comparaisons avec les Landais, considérations qui ne peuvent provenir que d’un voisin. Si l’auteur vivait à l’est du Pays basque, du côté de Mauléon, il parlerait des Béarnais. 

De ce point de vue intérieur, pour établir la liste des « excentricités » (attribuées aux) Basques, Jean-Joël Ferrand n’a eu qu’à laisser traîner ses oreilles, lire la presse locale ou nationale et quelques livres. Tout propos qui roule sur le Pays basque s’accompagne presque toujours d’une foule de clichés, autant de thèmes d’enquête pour son livre. Sans prétendre à aucune exhaustivité, il en a ainsi trouvé 33, examinés les uns après les autres. Il constate que, si certains viennent de l’extérieur, d’autres sont aussi colportés par les habitants eux-mêmes, chacun étant affirmé ou renforcé par les réactions des autres.

Pourquoi ces excentricités ? Une première réponse repose sur la curieuse recherche de traits généraux applicables à tout individu appartenant à un groupe de personnes[2]. Ce besoin de trouver des points communs à toute une compagnie ne peut évidemment pas s’accorder aux constatations empiriques, toujours singulières, ne serait-ce qu’en raison de l’écoulement du temps : deux observations successives ne peuvent être identiques. Deuxième explication : déconsidérer les Basques pour diverses raisons, qui peuvent aller de la volonté des voisins de s’en distinguer à celle de ruiner telle position politique, qu’elle soit conservatrice ou nationaliste. Une troisième, indigène et inverse, cherche à multiplier les traits originaux afin d’affirmer l’irréductibilité du monde basque.

Il ne nous propose donc pas une docte démonstration aux arguments classés et hiérarchisés mais au contraire, un peu à la manière du Barthes des Mythologies, de courts récits critiques sur chacune des excentricités basques. Pour bien marquer son refus de toute érudition superfétatoire, il néglige les ouvrages de Basques qui l’ont précédé dans les recherches exigeantes, Julio Caro Baroja et son Mythe du caractère national déjà évoqué, Jon Juaristi avec El linaje de Aitor. La invención de la tradición vasca (Taurus, 1987) et, enfin, Pierre Bidart et La Singularité basque (PUF, 2001). Mais ces savants ne parlaient pas de ces excentricités, même s’ils en démontaient les fondements. Pour bien montrer la différence, Jean-Joël Ferrand joint au texte des illustrations aux légendes beaucoup plus féroces que le reste de l’ouvrage[3], telle à la page 52 la photographie de « Juan Diaz de Garayo y Ruiz de Argandona “Sacamantecas”, un Basque authentique, psychopathe, violeur et assassin en série », sans doute pour montrer que les Basques sont comme tout le monde, il y a aussi des criminels et des fous parmi eux.

Pour conclure, il n’est pas négligeable de constater que ce livre démystificateur a été édité par une maison qui dispose, dans tout le Pays basque, tant au nord qu’au sud de la frontière franco-espagnole, d’un réseau de librairies. La publication même du livre infirme par la pratique au moins l’un des caractères attribués aux Basques, l’absence d’humour et donc d’autodérision. Évidemment, cela n’empêche pas de s’émerveiller de la capacité à s’attribuer des excentricités, jubilation qui parcourt tout le livre.

[1]. Julio Caro Baroja, Le Mythe du caractère national. Méditations à rebrousse-poil, PU de Bordeaux, 2001.
[2]. Les femmes ont toujours été les principales victimes de ce type de démarche. De Lancre, ce juge bordelais envoyé au Pays basque par un roi gascon (Henri IV) pour terroriser les habitants, voyait dans toute femme un suppôt de Satan, appréciation déjà présente, selon ses écrits, chez Aristote. Deux siècles plus tard, Kant ne faisait guère mieux dans son Anthropologie, traduite par Michel Foucault, avec cependant des conséquences moins dramatiques.
[3]. Veut-il copier Goya pour les légendes de ses gravures ?

Bernard Traimond