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Article publié dans le n°1197 (01 juil. 2018) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Aux Bouffes du Nord, Denis Podalydès est venu faire entendre Marivaux et ses cruelles subtilités cachées au cœur de l’élégance raffinée des mots, dans une mise en scène sans effets tapageurs et plutôt classique, qui va néanmoins nous porter bien plus loin que nous l’attendions…

MARIVAUX
Le Triomphe de l’amour
Mise en scène de Denis Podalydès. Avec Edwige Baily, Jean-Noël Brouté, Christophe Coin, Philippe Duclos, Stéphane Excoffier, Leslie Menu, Dominique Parent, Thibault Vinçon.
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis, bd de La Chapelle 75010 Paris
Du 15 juin au 13 juillet 2018

Aux Bouffes du Nord, Denis Podalydès est venu faire entendre Marivaux et ses cruelles subtilités cachées au cœur de l’élégance raffinée des mots, dans une mise en scène sans effets tapageurs et plutôt classique, qui va néanmoins nous porter bien plus loin que nous l’attendions…

Nous voici aux Bouffes du Nord, dans la découverte chaque fois renouvelée de ce lieu : un théâtre sans doute très ancien – peut-être un temple dans sa première vie, façonné par la suite pour rappeler les théâtres antiques ? –, dont les souvenirs ont pénétré les murs badigeonnés d’une chaux choisie pour recueillir les émotions ; les pigments rouges, jouant de toutes les nuances de leurs grenats et de leurs carmins écrasés, repassés, superposés, estompés, patinés, accentués à nouveau, se sont imprégnés et chargés des voix, des lumières et des ombres jouées devant eux ; ils ont donné aux arcades du fond de scène, à ses murs et à ses piliers la présence hors d’âge d’une culture de tous les continents. Car, ici, tous les continents se sont rencontrés pour dire la beauté, la beauté malgré tout… Peter Brook, le principal magicien de ces lieux pendant des dizaines d’années, nous a offert l’Inde, l’Afrique, la vieille Europe, la folie et la grandeur des hommes, la passion et aussi le rire partagé aux dépens de nul autre et pour chacun.

La pureté et le dépouillement de ses mises en scène, la musique égrenée par des instruments venus de pays lointains, ont porté le rêve, la poésie et la profondeur des textes au plus haut niveau… Le souvenir de ses créations vit : capté avec douceur, il se tient suspendu dans ces murs et amplifie les nouveaux émerveillements, les rehausse des émotions passées. Le plus intense des Hamlet fut, ici, comme un texte né à l’instant, devant les spectateurs bouleversés et déchirés : c’était l’humanité en train d’émerger de la nuit. Ces lieux attendent des successeurs : les passeurs pour la beauté déjà recueillie ici… 

Et aujourd’hui, Denis Podalydès est venu y faire entendre Marivaux. Sur la scène de plain-pied avec les spectateurs, nous découvrons, avant l’ouverture de la pièce, une cabane des marais et sa végétation herbeuse, et l’eau trouble tout autour, celle des marécages. Le sol n’y sera jamais assuré : des passerelles de planches plus ou moins instables permettront-elles de rejoindre et de rencontrer un autre, auquel on s’adresse ? Dès la première scène, Hermidas le confirme : ici, l’incertitude et la duplicité règnent. « Que veut dire cette feinte indisposition, ces portraits copiés ? Qu’est-ce c’est que cet homme et cette femme qu’ils représentent ? Que signifie cette mascarade où nous sommes ? Que nous importent les jardins d’Hermocrate ? Que voulez-vous faire de lui ? Que voulez-vous faire de moi ? Où allons-nous ? Que deviendrons-nous ? À quoi tout cela aboutira-t-il ? » Et puis à l’horizon de ce pays sauvage, le ciel immense – toile peinte tendue du plafond au sol – s’assombrira ou s’adoucira parfois, avec ses nuages inquiétants aux teintes sans cesse altérées et changeantes : il semble annoncer un orage qui n’éclatera pas, du moins pas visiblement.

La princesse de Sparte expose ses intentions dès la première scène. Sa suivante et elle, toutes deux déguisées en hommes – elles se présentent sous les noms de Phocion et d’Hermidas –, s’introduisent dans les jardins du philosophe Hermocrate afin de restituer la couronne à Agis, jeune prince écarté du pouvoir, menacé dès la naissance et adopté en secret, à l’écart du monde, par ce philosophe et sa sœur : elle l’épousera, dit-elle, afin de lui donner à partager son trône. Ce motif apparemment politique et presque généreux dissimulerait-il une blessure – et une vengeance – plus personnelles de Phocion-Léonide, humiliée d’être méprisée et détestée par la petite communauté qui vit ici ? Toujours est-il qu’elle se sent pleinement fondée à user de tous les subterfuges pour arriver à ses fins. Au passage, elle achètera la complicité du valet et du jardinier dans des scènes comiques, jouées sur un rythme étourdissant et talentueux : l’argent ne mène-t-il pas le monde ? Si besoin, déclare-t-elle aussi à Hermidas, elle séduira les maîtres des lieux, l’un et l’autre, le frère et la sœur.

Elle s’y emploie avec brio. La recette paraît simple : il suffit de répondre aux attentes enfouies et étouffées – mais toujours secrètement vivantes – de chacun ; si Hermocrate et sa sœur ont renoncé volontairement à l’amour, fondant leur vie sur la raison et la culture, Phocion-Léonide réussit à déjouer à leur insu – mais sans doute ni à leur corps ni à leur cœur défendant – leurs stratégies d’évitement d’une part d’eux-mêmes, ancrées de longue date. Elle va au-devant de leurs aspirations les plus intimes et dit à chacun ce qu’il espérait, malgré lui, depuis toujours entendre… La magie de ce jeu est que, bien que prévenu de la duplicité des intentions de Phocion, le spectateur croit à la vérité de cet amour déclaré. Ainsi, les scènes où la princesse – en qui Hermocrate a reconnu une femme, « nommée Aspasie », car les masques n’en finissent pas de tomber – dit sa passion à ce philosophe nous font perdre pied : où est la vérité ? La question corrosive s’impose : oui, qu’est-ce que l’amour ? Serait-ce cette construction trompeuse où chacun croit donner et recevoir – enfin ! – la réponse à une attente jamais comblée, celle de la plus lointaine enfance, celle qu’on a voulu faire taire ?

Philippe Duclos joue son personnage avec une subtilité poignante : Hermocrate résiste, vacille, tente de se reprendre, puis baisse toutes ses défenses ; l’amour qu’il avait verrouillé en lui depuis si longtemps – sans doute pour ne plus en souffrir – le submerge. Dans son élan ressuscité et irrépressible – une renaissance –, il nous apparaît livré pieds et poings liés, à nouveau comme un tout petit garçon ; nous le voyons courir vers ce qu’il avait redouté depuis toujours : cette désillusion brutale et cruelle, cette trahison de tous les espoirs, l’écroulement de son monde. 

Dans cette intrigue conduite par un Phocion virtuose – mais parfois ne se perd-il pas lui-même, dans son intelligence acérée à jouer des ressorts intimes de chacun ? – s’interposent ici ou là des temps étonnants de poésie : une autre vérité semble alors se faire jour sur la scène, se laisser rêver ; elle suspend le cours accéléré des événements et des discours factices. Y aurait-il un autre univers dissimulé derrière la surface visible du raffinement cruel de ces jeux « amoureux », comme une autre épaisseur en arrière-plan de la « réalité » ? L’action s’interrompt : s’ouvrent un autre espace et un autre temps. Derrière les nuages devenus soudain transparents, le personnage qui déambule silencieusement, posant un pas puis l’autre dans le ciel, tenterait-il d’atteindre une autre vérité, sa vérité, mystérieuse ? Le son merveilleux du violoncelle (joué par Christophe Coin) qui emplit pour notre délice l’espace scénique, et puis encore la danse lente et solitaire de Phocion-Léonide observée – ou imaginée ou rêvée ? – par le philosophe amoureux, créent les moments inattendus et magiques d’une éternité, moments de pure grâce au-delà des apparences troubles, par-delà les mots mensongers.

Ainsi cette mise en scène nous emmène-t-elle plus profond et plus loin que le texte de Marivaux : certes, comme l’écrit Denis Podalydès dans sa note d’intention, elle montre comment « dans un certain éclat de l’esprit, apparemment enjoué, s’entend une effroyable violence du cœur », mais plus encore, les réalités de chacun des personnages ne cessent de se dédoubler, et de se feuilleter davantage, et d’ouvrir toujours plus avant les rêves dont nous sommes faits.

Annie Franck

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