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Digressions dans le détroit

Article publié dans le n°1090 (01 sept. 2013) de Quinzaines

S’il est un animal que l’on ne s’attend pas à voir dans l’une des îles du détroit d’Ormuz, c’est bien le léopard des neiges. Le narrateur d’Ormuz en voit un à Khasab, mais il est empaillé. Il voit aussi beaucoup d’oiseaux, quelques tortues mortes et bien sûr beaucoup de navires. On est dans un roman de Jean Rolin.
Jean Rolin
Ormuz
(P.O.L.)
S’il est un animal que l’on ne s’attend pas à voir dans l’une des îles du détroit d’Ormuz, c’est bien le léopard des neiges. Le narrateur d’Ormuz en voit un à Khasab, mais il est empaillé. Il voit aussi beaucoup d’oiseaux, quelques tortues mortes et bien sûr beaucoup de navires. On est dans un roman de Jean Rolin.

La « zone de turbulences islamiques » décrite en 1986 pour Libération (1) est l’espace que Wax, un mythomane anglophile et amateur d’ornithologie, a décidé de franchir à la nage. La tâche n’est pas des plus aisées. Elle réclame l’aide de quelqu’un chargé de faire les repérages, de pren­dre les contacts nécessaires, et de préparer l’épreuve. Ce quelqu’un est le narrateur en qui on pourrait reconnaître pour partie l’auteur puisqu’il voyage souvent à pied, en taxi ou par les transports en commun, n’aime rien tant que les cabines de navire et fait des rencontres assez improbables. Le narrateur, comme l’auteur, a le goût des parallèles et des comparaisons incongrues (mais pertinentes) grâce auxquelles on apprend que le vent agitant les pétunias de Dubaï sur le trajet de l’aéroport lui rappelle la lutte d’un troupeau de bœufs musqués contre une tempête de neige au cœur de l’hiver arctique. On pourrait multiplier les exemples de digressions, incises et autres procédés de retardement qui font le charme des intrigues de Rolin, et en même temps leur sens. Le projet de Wax, consistant donc à traverser à la nage le détroit d’Ormuz, est semé d’embûches. Cela ressemble plus à un défi de matamore qu’à une vraie tentative. Wax a d’ailleurs diverses idées pour ne pas aller au bout de l’épreuve. La présence d’embarcations à ses côtés devrait l’aider. Ou certaines formes de fatigue le faire renoncer. Ou en­core des engagements pacifistes qui ne devraient pas trop plaire aux riverains.

Le roman qu’on lit est donc tout autre chose que l’histoire d’un exploit. C’est une exploration du détroit d’Ormuz, de ses rives iraniennes et arabes, une description des paysages et le récit de nombreuses rencontres. C’est aussi, incidemment, mais l’auteur n’y a pas songé, un excellent guide sur les hôtels du coin, ceux qu’on fréquentera à juste titre, et ceux qui peuvent laisser de mauvais souvenirs. Beaucoup ne dépareraient pas dans Rooms, ensemble de récits offerts à Olivier Rolin. Ainsi de cet hôtel, « hébergeant au moins de temps à autre des preneurs d’otages, ou des intermédiaires séjournant à Dubaï afin d’y négocier les rançons pour le compte des précédents, voire des commerçants impliqués dans le trafic de ce bois spécial, originaire de Somalie et apprécié des fumeurs de chicha un peu partout dans le monde, dont les bénéfices contribueraient localement au financement d’une milice islamiste ». La situation est plus calme côté iranien, à l’hôtel Sadaf de Minab, même si deux policiers installés sur une banquette semblent surveiller le narrateur. Ils sont surtout occupés à regarder un feuilleton coréen dont celui-ci a également suivi un épisode la veille. Ainsi va la vie pour ce narrateur qui doit tuer le temps et ne perd pas une miette de ce qui l’entoure. D’un côté comme de l’autre, on ne plaisante pas avec le sacré et le narrateur s’inquiète quand, sur une plage, il tombe à genoux et se trouve dans la position d’un missionnaire pentecôtiste, ou quand Wax se couvrant de crème solaire fait penser à un autre homme, ayant fini ses jours à Jérusalem.

Lire Rolin, qu’il soit à Paris, dans sa périphérie, en Bosnie ou à Los Angeles, c’est avoir la certitude que chaque page apporte son lot de découvertes. Et ce n’est jamais gratuit même si c’est léger, drôle. La description du métro de Dubaï – avec sa classe Gold interdite comme celle accordée aux femmes – ou celle du mall Villagio à Dubaï – dans lequel des missiles pour sous-marin côtoient une Porsche Panamera Turbo – rappellent les pérégrinations du narrateur en Californie, sur les traces de Britney Spears. Les nombreuses considérations sur les oiseaux ou autres animaux renvoient à l’une de ses enquêtes les plus fortes, Un chien mort après lui, dans lequel les chiens errants du monde entier disaient l’état dans lequel nous nous trouvons et pour lequel un seul qualificatif, même attristé, ne saurait suffire.

Et de même que Le Ravissement de Britney Spears était une passionnante plongée dans le monde des people, Ormuz donne à voir et à comprendre certains enjeux géopolitiques d’aujourd’hui, l’air de rien. Ce détroit voit passer 35 % du trafic pétrolier et gazier. Il fait la frontière entre deux mondes qui se craignent, voire trois si l’on prend en compte l’Occident : l’Iran des ayatollahs et les Émirats arabes richissimes se défient dans les eaux du détroit. Les îles ont été annexées par le Président Ahmadinejad, qui a su y tenir des discours enflammés. Un radar au sommet du Jebel Harim contrôle tout le trafic. Et qui s’en emparerait tiendrait tout le détroit. Les navires de guerre américains et français croisent dans ces eaux également fréquentées par des embarcations affectées à toutes sortes d’activités et de trafics. Il y a tout d’abord celles des pasdarans et des bassidjis, martyrs ayant fait leurs preuves lors de la guerre Iran/Irak. Les manœuvres militaires auxquelles se livrent les Iraniens donnent lieu à des démonstrations bruyantes et filmées, que l’on peut voir sur YouTube. Les Iraniens sont des théoriciens et praticiens de la « guerre asymétrique », modalité nautique de la guérilla puisque des petits harcèlent des gros. Au début du roman, et comme pour situer le cadre, le narrateur rappelle le sort des navires de guerre touchés pendant ces escarmouches qui n’ont heureusement jamais dégénéré. Il rappelle aussi que des navires de guerre iraniens ont croisé en Méditerranée, en 1979 et qu’alors on a frôlé le pire avec le grand Satan sioniste. Cette fréquentation assidue empêche Wax de circuler à son aise. De même que la forte présence de galets d’hydrocarbure qui l’obligent à se nettoyer les pieds (ou ceux d’une comparse russe) à l’aide d’une solution au trichlore.

Et puis il faut compter avec son degré d’alcoolémie. Selon la situation et l’interlocuteur, Wax ne raconte pas les mêmes choses. Il aurait été nageur de combat, il aurait été marin et attaqué par les bassidjis au large de Koweit City. On en oublie. Au bord de la mer lui revient un vers de Phèdre, en d’autres cas son anglophilie et sa mélancolie naturelles lui font regretter certains navires disparus de la circulation.

Wax fait partie, avec Foudron dans L’Explosion de la durite, et d’autres figurants ou seconds rôles, de la galerie de portraits qui rend l’univers de Rolin si vivant et sympathique. On citera pour conclure un champion d’Iran de plongée en apnée ; ou encore un journaliste et guide iranien, précieux aide du narrateur, qui ne perd jamais sa bonne humeur et donne ainsi à cette épopée locale son caractère plaisant.

Quant au narrateur, on le devine déjà quelque part où volent des goélands de Hemprich ou des phalaropes à bec étroit.

  1. Cf. L’Homme qui a vu l’ours, P.O.L, 2006 (QL n° 921).

 
Norbert Czarny