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Dialogues avec Hokusai

Article publié dans le n°1123 (01 mars 2015) de Quinzaines

Comment accompagner une exposition sans verser dans les facilités rituelles du « catalogue » ? Les éditions Citadelles et Mazenod ont eu l’heureuse idée de faire paraître sur Hokusai – qui a été exposé jusqu’au 18 janvier au Grand Palais à Paris – un livre somptueux qui apporte sur ce maître japonais de l’estampe un éclairage inédit et passionnant.
Shonagon Sei
Notes de chevet illustrées par Hokusai
Comment accompagner une exposition sans verser dans les facilités rituelles du « catalogue » ? Les éditions Citadelles et Mazenod ont eu l’heureuse idée de faire paraître sur Hokusai – qui a été exposé jusqu’au 18 janvier au Grand Palais à Paris – un livre somptueux qui apporte sur ce maître japonais de l’estampe un éclairage inédit et passionnant.

Les œuvres figurant dans ce livre sont puisées dans la totalité de la production du peintre. Surtout, elles sont mises en regard d’un texte japonais très attachant, datant d’une autre époque mais qui noue avec ces estampes un riche dialogue. Il s’agit des Notes de chevet de Sei Shônagon, une dame d’honneur de la cour impériale du Japon qui vécut au tournant des Xe et XIe siècles. Hokusai (1760-1849) est très postérieur à la rédaction de ce texte, mais on ne peut qu’être séduit par ce dialogue à travers les siècles imaginé par Geneviève Rudolf. Sa préface éclairante est complétée par une introduction du traducteur, André Beaujard, qui précise les conditions de rédaction du texte : Sei Shônagon vécut à une époque où, dans une littérature essentiellement féminine, les influences du taoïsme et du bouddhisme entretenaient le sentiment de l’impermanence – et même de l’irréalité – de toute chose.

Ces Notes sont morcelées et composites ; chronique consignant des événements souvent banals ou apparemment insignifiants, elles agrègent aussi des descriptions, des évocations poétiques ou suggestives, et des esquisses de réflexions. Éloigné de toute héroïsation comme de toute ambition morale ou philosophique, l’ensemble ne sort jamais d’une quotidienneté humble et attentive. Sei Shônagon semble porter intérêt, sans hiérarchie préalable, à tout ce qui peuple l’existence : sentiments, objets, portraits, scènes curieuses, relations entre époux, le tout souvent donné tel quel, sans commentaire : « En frottant le bâton d’encre de Chine sur la pierre de l’écritoire, on rencontre un cheveu qui s’y est introduit. Ou encore, un petit caillou était caché dans ce bâton d’encre, et il grince : “gishi-gishi” ». Elle évoque sans ordre les Insectes, les Choses qui ne s’accordent pas, les Herbes, Sujets de poésies, ou Choses qui émeuvent profondément comme « Tard en automne, les gouttes de rosée qui brillent comme des perles de toutes sortes sur les roseaux du jardin ».

La parenté est manifeste avec les œuvres de Hokusai malgré la distance temporelle : même lorsqu’il représente des personnages d’un statut particulier, le peintre japonais les place dans le contexte d’une activité ordinaire, comme il tente de saisir la grâce d’un instant, ou la beauté rayonnante mais modeste d’une réalité, objet, personnage, animal, paysage ou végétal. Le style de l’esquisse, accompagné d’un certain humour distancié, est ainsi commun à l’écrivain et au peintre, dont les estampes, même après le passage par la gravure sur bois, conservent toujours un caractère à moitié improvisé.

Dans ce livre, c’est aussi le regard du lecteur qui peut dialoguer avec les œuvres de Hokusai. La qualité des reproductions, sur un papier légèrement velouté et teinté, conserve la douceur un peu mystérieuse des estampes du peintre. On y retrouve un art sans égal de la mise en espace, qui mêle la tradition japonaise de la frontalité de la scène à un usage habile de la perspective occidentale. On y suit la finesse des traits, qu’on croirait simplement calqués sur la nature si l’on n’y découvrait toujours une secrète cambrure, un travail de stylisation à peine marqué mais qui confère aux scènes même les plus naturelles un caractère un peu théâtral.

Ce travail aussi discret que parfaitement maîtrisé est manifeste dans le traitement des personnages. Certains occupent toute la scène, saisis en gros plan sur un fond neutre qui les fait apparaître tels des acteurs ; beaucoup se détachent sur un paysage naturel, au premier plan ; fréquemment, ils sont dispersés dans le décor et comme fondus dans une nature vaste qui les englobe et les ramène à leur importance réelle – c’est-à-dire modeste dans la création. Dans tous les cas, ces personnages sont stylisés, avec des positions parfois à la limite de la caricature un peu anguleuse, ou légèrement courbés et comme animés de l’intérieur par une torsion invisible.

L’art de Hokusai est fait d’observation et de vénération, en conformité avec les fondements les plus anciens de la culture japonaise. L’œuvre est à la fois un décalque du réel et son écrin construit. Les décentrements des sujets servent à cela : ils reconfigurent êtres et objets en leur donnant une résonance singulière dans l’espace de l’œuvre. Comment représenter des « Fleurs de pruniers au clair de lune » ? L’artiste occidental réaliste disposera verticalement le tronc de l’arbre, surmonté de l’astre nocturne ; Hokusai fait l’inverse : il ne montre qu’une partie d’une branche, chargée de fleurs et descendant en oblique, rencontrant une lune abaissée vers le bas du papier et à moitié noircie, comme si elle était vue, elle aussi, à contre-jour.

Le plus étonnant peut-être chez Hokusai est cette aptitude à jouer magistralement avec des moyens rudimentaires, conformément, ici encore, à la tradition japonaise, qui ne sépare pas radicalement, comme en Occident, l’art de l’artisanat. La technique de l’estampe, par nature, demande une certaine rusticité des moyens : comme à chaque couleur correspond une planche en bois particulière reproduisant le dessin, les couleurs sont peu nombreuses, et le dessin gravé sur ces planches est nécessairement sommaire. Mais la couleur est répartie avec une extrême intelligence, qui simultanément équilibre et rythme les œuvres par un ordre de répartition presque musical ; de même, le dessin est toujours animé d’une nervosité et d’une vibration internes ; avec une épaisseur variable, il n’est presque jamais continu : il parcourt le papier comme une scansion qui prolonge le mouvement de la vie.

Un art aussi subtil et raffiné appelait un livre de même qualité. Tel a été le pari de l’éditeur car c’est ici, à tous les sens du terme, un « beau livre », dont la présentation aérée permet au texte de respirer et de dialoguer avec les estampes. Grand format, sous coffrage cartonné, accompagné d’un livret qui comprend préface, introduction, notes et références des œuvres reproduites, le volume reprend le procédé traditionnel de la reliure japonaise où chaque page est constituée d’une feuille pliée, et tenue au dos, avec les autres, par une couture en fil rouge.

Daniel Bergez

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