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Devenir un homme

Article publié dans le n°1236 (17 mai 2021) de Quinzaines

Le célèbre adage de Simone de Beauvoir – « on ne naît pas femme, on le devient » – peut se retourner comme un gant à propos des hommes. C’est le projet d’Ivan Jablonka, montrer comment une personne née en 1973 apprend à devenir un garçon.
Ivan Jablonka
Un garçon comme vous et moi
(Seuil)
Le célèbre adage de Simone de Beauvoir – « on ne naît pas femme, on le devient » – peut se retourner comme un gant à propos des hommes. C’est le projet d’Ivan Jablonka, montrer comment une personne née en 1973 apprend à devenir un garçon.

Après Du côté des petites filles, le célèbre ouvrage d’Elena Gianini Belotti traduit en français en 1974, voici son symétrique, « Du côté des petits garçons ».

En ces temps d’autofiction, l’enquête de Jablonka porte surtout sur lui-même, dans une perspective diachronique – une évolution, un point de vue – souvent extérieur – et un nécessaire souci littéraire, lui qui a inventé la splendide formule, « l’histoire n’est qu’une littérature contemporaine », titre d’un de ses livres.

Quels matériaux utilise-t-il ? Pour l’essentiel ses souvenirs entrecoupés de scènes et de témoignages de son entourage. Ainsi, la description de ses relations avec Chloé surgissant de façon emblématique au début du livre, « la première fille dont j’ai été amoureux », puis à la fin, « c’était Chloé ». La mémoire autobiographique constitue pourtant un bien mauvais guide et l’illusion biographique a été dénoncée en leur temps par Sartre puis Bourdieu. Elle demande nécessairement à être étayée par d’autres sources, souvent de moins bonne qualité. Jablonka croise donc les témoignages, fait appel à ses amis d’école, utilise des informations orales, suscite des documents écrits qu’il mêle à des considérations générales. Il parsème son intrigue – le récit de sa vie – de documents, essentiellement des lettres ou des témoignages d’amis retrouvés. Ils ne peuvent qu’évoquer des impressions sur des rencontres généralement si éloignées qu’elles ne peuvent présenter presque aucune information précise, mais des émotions, souvent des événements insolites mais futiles, le propre de la mémoire. Prenons les relations avec Chloé, sa blondeur et ses nattes. Au début du livre, il évoque ses souvenirs de la classe de CM2 entrecoupés d’appréciations actuelles, « mon amour était d’une intensité et d’une pureté sans équivalents ». Elle le retrouve des décennies plus tard, dans un article de Paris-Match, ce qui permet à Jablonka de lui proposer « un sujet de rédaction : “Chloé à 8 ans” », qu’il inclut dans le livre. Elle évoque alors ses camarades de classe et quelques souvenirs sur des rencontres, des lieux et des sentiments.

Jablonka contextualise les siens par des considérations politico-sociologiques : « une génération crise, née dans les années 1960-1970, marquée par la fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin, le sida, le chômage et la montée de l’individualisme ». Ces références ne relèvent ni de l’expérience, ni de la démonstration, mais de la banale circulation de la doxa du moment. En quoi permettent-elles de comprendre la conduite de quiconque alors que tant de médiations s’interposent entre les pratiques et ces généralités étrangères à toute preuve ?

Dans l’examen méticuleux d’un seul individu, l’historien Carlo Ginzburg dans Le Fromage et les Vers ou l’anthropologue Vincent Crapanzano dans Tuhami et d’autres se cantonnaient aux propos écrits ou oraux, laissant au lecteur le soin et la liberté de les élargir au moyen de ses propres informations et préjugés. Ces deux chercheurs fournissaient les matériaux pour laisser le lecteur les interpréter à sa guise, en l’occurrence voir dans leur héros l’image de la vie à la Renaissance italienne ou dans le Maroc contemporain.

Dans l’étroit sujet de l’affirmation du genre, un texte célèbre avait montré avec précision comment se fabriquent les conduites de femme. Je parle de celui qui concerne l’inoubliable Agnès étudiée par Harold Garfinkel dans ses Recherches en ethnométhodologie[1]. L’affirmation d’un genre – en l’occurrence particulièrement précis, puisque la personne change de sexe – passe par le vocabulaire, la syntaxe et les jeux de langage, l’analyse de la verbalisation des pratiques mises en œuvre ou recherchées. Le chapitre du livre de Garfinkel n’utilise pas le récit, hors celui de l’enquête, mais contextualise la moindre parole de l’héroïne. Il nous met ainsi sous les yeux, du point de vue de l’acteur, les règles, les modalités et les codes qui lui permettent de se sentir femme, de le montrer et de croire que les autres souscrivent à ce projet.

Or les questions de la médiation du langage n’apparaissent jamais chez Jablonka, que ce soit à propos des paroles des personnes, de lui-même ou des commentaires successifs qu’exprime l’entourage immédiat ou ultérieur. Il ne parle que des pratiques comme celles des soirées de Clamart durant lesquelles de jeunes adolescents s’enivraient. Nous n’en avons qu’un récit en style indirect. Que les souvenirs éloignés perdent de leur précision, soit, mais pourquoi ce regard extérieur qui ne rend compte que de vagues réminiscences ?

Jablonka reprend le procédé qui consiste à juxtaposer des documents de natures très différentes, des écrits et des paroles, les styles direct et indirect, des souvenirs et des constatations, des biographies, des événements saisissants, des coups de théâtre… autant de moyens mis en œuvre dans tout texte à la recherche de la vérité. Enfin nous sortons d’une poétique pétrifiée attachée à la démonstration logique. Les sciences sociales deviennent enfin de la littérature contemporaine.

Mais, objectera-t-on, le livre de Jablonka n’est peut-être qu’une fiction qui, après bien d’autres, prend la forme d’une enquête, ce qui invaliderait toute critique épistémologique. Il est vrai qu’en ces temps d’autofiction et de « sciences sociales comme littérature », les frontières entre les uns et les autres se brouillent, surtout avec la fin de toute illusion mimétique, dans les romans. La séparation entre les mots et les choses s’affirme enfin irréductible. Il reste à lancer des passerelles et l’une d’elles consiste, à défaut de pouvoir accéder au réel, à utiliser ce qui se dit sur lui. Il devient alors possible non seulement de ne pas sortir de ce qui peut être prouvé, mais aussi d’apprécier la dimension fictionnelle qu’introduit toute verbalisation. À partir de leurs propos, ne passons-nous pas notre temps à imaginer ce que pensent nos interlocuteurs ? En particulier dans ce que le philosophe américain Stanley Cavell appelle l’« ordinaire », « mise en forme langagière des événements qui surviennent », nous portons la plus grande attention aux « anomalies », autant d’irruptions du réel dans le langage. Mais sommes-nous assurés de ne pas l’avoir imaginé, ne serait-ce qu’en le mettant en mots ?

Les lecteurs de Quinzaines,qui y ont lu les comptes rendus des livres d’Éric Chauvier, de Colette Milhé et d’autres, ne sont pas étrangers à ces inquiétudes…

[1] PUF, 2007.

Bernard Traimond

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