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Deux poèmes de Zbigniew Herbert

Article publié dans le n°1099 (16 févr. 2014) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Zbigniew Herbert (1924-1998) maîtrisa l’art difficile de la parole simple, au point que ses poèmes devinrent, dans la Pologne soumise au régime communiste, une sorte de point de ralliement pour ...

Zbigniew Herbert (1924-1998) maîtrisa l’art difficile de la parole simple, au point que ses poèmes devinrent, dans la Pologne soumise au régime communiste, une sorte de point de ralliement pour les amoureux de la liberté et du goût. Voici deux poèmes extraits du tome III de ses Œuvres poétiques complètes, dans la traduction de Brigitte Gautier, à paraître aux éditions Le Bruit du temps. Il y donne quelquefois la parole à « Monsieur Cogito » (Pan Cogito), sorte de double de lui-même, perplexe et humoristique.

« En système totalitaire, disait-il, même dans celui qui est totalement inhumain, dans un ghetto impossible à décrire, les gens se mariaient, s’aimaient, planifiaient leur fuite. Le filet totalitaire n’est jamais hermétique. Il y a toujours des exceptions, Dieu soit loué. Ce qui était le plus éreintant ici, et dont on a peu parlé, car c’est difficile à décrire, c’était la grisaille, la monotonie, l’absence d’images, de joie, de moments ordinaires, humains... que tout un chacun, qu’il soit cordonnier ou poète, puisse s’asseoir dans un café et regarder les passants, des passants contents de vivre, sans mine haineuse ni soupçonneuse. Que les gens puissent vivre normalement, d’autant que les malheurs arrivent de toute façon. »

Pierre Pachet

Les chênes

Dans le bois sur la dune trois chênes puissants
j’y viens chercher conseil et soutien car
les chœurs restent muets les augures ont déserté
nul sur terre n’est plus digne
de respect c’est donc à vous
– arbres – que j’adresse ces sombres questions
j’attends l’arrêt du destin comme jadis à Dodone
Mais je dois avouer – ô sages –
que votre rite de conception m’inquiète
au déclin du printemps début de l’été
sous l’ombre des branches
vos enfants et nouveau-nés foisonnent
refuges des feuilles orphelinats des germes
pâles très pâles
plus frêles que l’herbe
dans un océan de sable
ils luttent seuls seuls
pourquoi ne pas protéger vos enfants
livrés au glaive exterminateur des premières gelées
Que signifie – arbres – cette croisade insensée
massacre des innocents sinistre sélection
cet esprit nietzschéen sur une dune paisible
propre à bercer les plaintes de rossignol d’un Keats
ici où tout dispose incline
aux baisers aux serments de réconciliation
Comment comprendre votre parabole obscure
le baroque des roses angelots le rire des blancs tibias
le tribunal à l’aube l’exécution nocturne
la vie mêlée aveuglément à la mort
oublions le baroque qui m’insupporte
mais qui règne
un dieu aux yeux aqueux face de comptable
un démiurge d’abjects tableaux statistiques
qui joue aux dés est toujours gagnant
la nécessité n’est-elle qu’une variante du hasard
et le sens la nostalgie des faibles l’illusion des déçus
Tant de questions – ô arbres –
tant de feuilles et sous chaque feuille
du désespoir

Extrait d’Élégie au départ (1990)

 Les agendas de Monsieur Cogito

à Zbigniew Zapasiewicz

1

Monsieur Cogito
regarde parfois
ses vieux agendas
de poche
il appareille alors
comme sur un blanc bateau à vapeur
dans le passé accompli
à la limite même de l’horizon
de son propre être insondable
il se voit
à l’arrière-plan éloigné
d’un tableau sombre
Monsieur Cogito
a l’impression
de rencontrer
quelqu’un mort depuis longtemps
ou de lire avec indiscrétion
le journal intime d’un autre
il admet sans aucune satisfaction
la nécessité draconienne de la rotation de la terre
la succession des saisons
l’inexorable tic-tac des horloges
et la ligne passible d’interruption
de disparition
de sa propre existence
ce jour mémorable
(fête de la bien-aimée)
le soleil se leva exactement
à six heures trente-cinq
se coucha à huit heures vingt et un
en revanche le souvenir
de la demoiselle
est confus
à peine son prénom
la couleur de ses yeux
ses taches de rousseur
ses petites mains
son rire
pas toujours sensé
l’agenda informe précisément
que c’était la nouvelle lune
et c’était sûrement le cas
mais était-elle là lui était-il là
et le jardin et les cerises

2

Monsieur Cogito est troublé par
les annotations personnelles
Aline.
Rendez-vous avec Léopold.
Déposer une demande de passeport.
et en descendant plus profond
dans les recoins de son être
Monsieur Cogito
découvre des mois
où ne figure
aucune note
même aussi banale
que – donner le linge à laver
– acheter de la ciboulette
aucun signe
aucun numéro de téléphone
aucune adresse
Monsieur Cogito
sait ce que signifie
ce silence
funeste
il connaît bien
le poids
des pages
fanées
aveugles
il pourrait abolir ce vide
écrire n’importe quoi
Monsieur Cogito
conserve avec soin
ses agendas gris bleu
– comme des douilles de cartouches utilisées
– la courbe d’une maladie absurde
– les mémoires d’un pogrom

Extrait de Rovigo (1992)

Pierre Pachet

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