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Article publié dans le n°1096 (01 janv. 2014) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Avec une étonnante délicatesse­ s'agissant des atrocités de masse de la Grande Guerre ­et un constant effort d'impartialité, Bernard Maris remet face à face ces deux combattants de camps opposés, blessés le même jour à la crête des Éparges, dans la Meuse, le 25 avril 1915, pour comparer la façon dont ils ont ressenti et décrit des situations symétriques.
Bernard Maris
L’homme dans la guerre. Maurice Genevoix face à Ernst Jünger
Avec une étonnante délicatesse­ s'agissant des atrocités de masse de la Grande Guerre ­et un constant effort d'impartialité, Bernard Maris remet face à face ces deux combattants de camps opposés, blessés le même jour à la crête des Éparges, dans la Meuse, le 25 avril 1915, pour comparer la façon dont ils ont ressenti et décrit des situations symétriques.

En effet, ils sont aussi des écrivains remarquables, même si Maurice Genevoix a paradoxalement pâti du succès de ses récits évoquant la Sologne et les animaux, des innombrables dictées scolaires tirées de Raboliot ou de Rroû, devenues trop difficiles, je le crains, pour les écoliers d'aujourd'hui. Bernard Maris les a aimés, d'abord Jünger, puis Genevoix, qui ne se sont d'ailleurs ni rencontrés ni lus. Voici qu'il les confronte. À moins de seize ans, Jünger, dandy et écrivain né, s'engage brièvement dans la Légion étrangère, puis part à dix-neuf ans pour le front. La chance le sert: «blessé quatorze fois, jamais gravement, sauvé par sa blessure aux Éparges (son unité est décimée), sauvé par une autre au début de la bataille de la Somme, à laquelle il ne participe pas les premiers jours (son unité est totalement anéantie, pas un survivant)». En 1918, il reçoit la croix «Pour le Mérite», qu'il sera le dernier Allemand à porter lorsqu'il mourra, à 102 ans, devenu «le survivant», au sens sinistre qu'Elias Canetti donne à ce terme dans un chapitre de Masse et Puissance. Son livre magnifique et effrayant Orages d'acier, maintes fois réécrit, de 1918 à 1978 («ses éditeurs en Pléiade notent 2 500 variantes»), est l'un des plus beaux et des plus vrais sur ce que fut la Première Guerre.

En 1915, Genevoix a vingt-quatre ans. C'est un étudiant brillant (major de l'École normale supérieure), insouciant et séducteur, dont la guerre fait un écrivain et un guerrier, un meneur d'hommes soucieux de stopper la panique et d'économiser les vies de ceux qu'il commande. Au passage, Bernard Maris récuse la phrase «bête» d'Henri Barbusse écrivant dans Le Feu: «Il n'y a presque pas d'intellectuels, d'artistes ou de riches qui, pendant cette guerre, auront risqué leurs figures aux créneaux, sinon en passant, ou des képis galonnés.» Maris : «Les galonnés, normaliens ou saint-cyriens, se sont fait massacrer plus que les autres... Quatre cents normaliens mobilisés, deux cents tués.» L'énorme et admirable livre de Genevoix Ceux de 14 ne fut pas réécrit. Il fut censuré parce qu'il décrivait «les scènes de panique, les violences faites à la population, aux prisonniers... la bêtise des ordres». Sa première partie, Sous Verdun, n'eut pas le prix Goncourt en 1916, parce qu'écrite «avec trop de simplicité, sans le voile du pacifisme ou de la leçon a posteriori qui valut le Goncourt à Barbusse». Genevoix lui aussi fut sauvé de la mort par sa terrible blessure aux Éparges.

Jünger et Genevoix tuent l'un et l'autre, souvent avec joie. Mais, au combat, à la différence de Jünger, Genevoix éprouve avec pitié et douleur, lorsque tombe l'un des soldats, son individualité, et le vide que cette mort creuse dans la chaîne humaine, la chaîne de la vie. Il les regarde défiler, avec un regard avivé: «Calicots, comptables, maraîchers des banlieues, vignerons champenois, ils étaient bruns ou blonds comme on l'était naguère, laids quelquesuns, d'autres sales, d'autres restés jolis et se souvenant de l'être. Voilà qu'ils étaient là de partout, arrachés, mis en tas. On retrouvait sur eux, encore, des lambeaux de ce qui avait été leur vie...» Son regard s'affine encore, détaille, s'attarde sur ce qui va être détruit: «L'un grand, osseux, la peau tannée, des yeux presque fiévreux sur un nez bossu, l'autre petit, un peu bedonnant, des yeux rieurs, des joues roses, une barbe brune frisée...»

Jünger lui aussi sait s'attarder sur les hommes, mais ses idées sur l'histoire et le destin des civilisations prennent trop souvent la première place: «Mieux vaut s'abîmer comme un météore dans une gerbe d'étincelles que s'éteindre à petit feu vacillant», écrit-il à vingt ans et: «La mort pour une conviction est l'achèvement suprême. Elle est dans ce monde imparfait quelque chose de parfait.» Dans le tissu de son commentaire, Bernard Maris évidemment réhabilite Genevoix, et pas seulement parce qu'il a épousé Sylvie, la fille de l'écrivain. Il prend parti pour l'amour de la vie, pour la compassion à l'égard de ceux qui souffrent et vont mourir, rejoignant explicitement les réflexions de Simone Weil sur la beauté de l'Iliade (L'Iliade ou le poème de la force, 1941). Adolescent, Maris avait été exalté par la lecture d'Approches, drogues et ivresse, comme par celle d'Orages d'acier, du Boqueteau 125 et de l'inquiétant Combat comme expérience intérieure de Jünger. Homme mûr, lui qui fut un économiste «en crise», selon ses termes, il se reprend sans se renier.

Deux écrivains parallèles, combattants différents, amis ­différemment ­ de la vie et des bêtes (chevaux, insectes, animaux de la forêt). Étrange situation: Jünger grâce à l'admiration de Julien Gracq, peut-être celle de François Mitterrand aussi ­est célébré en France même plus qu'en Allemagne. Julien Hervier, qui a traduit nombre d'ouvrages de Jünger, dont Le Coeur aventureux, les Journaux, la Correspondance avec Heidegger, et un Voyager avec Ernst Jünger (éd. La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton, 1994), publie ces jours-ci chez Fayard une biographie très complète (Ernst Jünger dans les tempêtes du siècle), riche en mises au point précises sur un personnage contesté dans son pays pour son militarisme et son nationalisme, et ses relations parfois troubles. Jünger est en Pléiade. Et Genevoix, qui lui ne fut jamais idéologue, mais sut observer et décrire incomparablement les êtres vivants que la mort va détruire, lui que De Gaulle estimait, et à qui Gaston Gallimard en avait fait la promesse? Il devrait bien y être aussi. Son oeuvre mérite d'être lue et aimée.

Pierre Pachet

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