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Article publié dans le n°1072 (16 nov. 2012) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Dans Une femme fuyant l’annonce (qui avait obtenu le prix Médicis étranger l’an dernier), le centre du récit était cette angoisse que connaissent tant de parents israéliens dont les enfants sont à l’armée : recevoir la mauvaise nouvelle. Le livre de David Grossman était bien avancé lorsque la réalité l’a rattrapé, et qu’il a appris la mort de son fils, le dernier jour de l’opération israélienne au Liban de 2006, opération dont Grossman critiquait la prolongation.
David Grossman
Tombé hors du temps
Dans Une femme fuyant l’annonce (qui avait obtenu le prix Médicis étranger l’an dernier), le centre du récit était cette angoisse que connaissent tant de parents israéliens dont les enfants sont à l’armée : recevoir la mauvaise nouvelle. Le livre de David Grossman était bien avancé lorsque la réalité l’a rattrapé, et qu’il a appris la mort de son fils, le dernier jour de l’opération israélienne au Liban de 2006, opération dont Grossman critiquait la prolongation.

De son nouveau livre, Tombé hors du temps (c’est-à-dire, dans le langage commun, « mort » : « On dit de celui qui est mort/À la guerre qu’il est “tombé”,/Ainsi de toi : Tu es tombé/Hors du temps, le temps/Dans lequel je demeure »), David Grossman avait dit : « Ce sera quelque chose entre la prose et l’opéra autour de la vie après la perte d’un enfant. » Partant d’une ville légendaire, quasi médiévale, oubliés à la fois le cadre d’Israël et du Moyen-Orient et la personnalité des acteurs du drame, divers personnages emblématiques, qui ont chacun subi cette même perte, se mettent en marche pour aller à la rencontre de celui qui n’est plus, retrouver sa présence sensible. Ces personnages : l’homme qui marche, le chroniqueur de la ville, le centaure, la sage-femme, se parlent, mais, comme ils sont les émanations d’une même figure, celle de l’écrivain endolori, leur dialogue succombe souvent au risque de se forcer à en être un, et de clamer, là où on attendrait un murmure, ou une parole proche du silence. On ne peut que saluer le courage de l’écrivain qui a entrepris de continuer à écrire tout en étant parfaitement conscient de la futilité de l’entreprise, voire de la culpabilité qui s’y attache. Comment ne pas être traversé par les questions que posent ses personnages : « Mais qui es-tu, que deviens-tu,/Je ne te demande rien d’autre, mon fils,/Je veux simplement le savoir/Où es-tu ?… Qu’est-ce que la mort, mon fils ? » Mais que penser de sa décision de recourir à une diction le plus souvent poétique, dont la forme disons « libre » ne s’impose ni au regard ni à l’oreille ? Il est vrai que nous ne lisons qu’une traduction, certes due à l’excellent poète Emmanuel Moses ; peut-être l’original est-il plus fort, plus saisissant, dans la façon dont les mots se répondent, dont les phrases se concertent ou s’opposent ?

Je n’ai pu m’empêcher de penser, parmi d’autres, dont celle de Hugo après la mort de Léopoldine, à la tentative – inaboutie celle-là, mais poignante et même saisissante dans son inachèvement – de Mallarmé, lors de la mort de son fils, de lui édifier un « tombeau » poétique, dont on a une idée par l’édition des fragments et ébauches que Jean-Pierre Richard avait donnée en 1960 (Pour un tombeau d’Anatole, désormais disponible en Points/Seuil). Chez Mallarmé aussi, Jean-Pierre Richard le signale, le texte « n’eût probablement mis en scène que des personnages ayant valeur de types (le Père, la Mère, la Mort, l’Enfant, la Sœur…) ». Chez lui aussi, comme chez Grossman, savoir est un enjeu, savoir ce qu’est la mort, savoir ce que le mort sait, ce qu’il ne sait pas. Là non plus, ce ne sont pas des vers, mais les éléments de ce qui aurait pu devenir une suite de vers. Mais quelle force, dans ces fragments ! « Que veux-tu », dit le père s’adressant au fils mort, « savoir que tu es/mort/ – ce que tu ignores ?/non je ne/te le dirai/pas – car alors tu/disparaîtrais –/et je resterais seul/pleurant, toi, moi,/mêlé, toi te pleurant/ enfant/en moi/l’homme/futur que tu ne seras/pas, et qui reste/sans vie ni joie ». Comparant les deux écrivains, je ne voudrais pas dévaloriser Grossman, qui a écrit des romans forts, comme Voir ci-dessous : amour (Seuil, 1991) ; au contraire replacer sa tentative dans une lignée littéraire noble et à certains égards désespérée.

Pierre Pachet

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