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« Délivrons-nous du mal » (requiem pour Angèle)

Article publié dans le n°1183 (16 nov. 2017) de Quinzaines

Depuis des millénaires, des sauveurs en tout genre veulent nous « délivrer du mal ». Le résultat est tel qu’il vaut mieux chercher à nous délivrer nous-mêmes.
Depuis des millénaires, des sauveurs en tout genre veulent nous « délivrer du mal ». Le résultat est tel qu’il vaut mieux chercher à nous délivrer nous-mêmes.

Qu’est-ce LE mal ? 

Cela n’existe pas : il y a des maux, des malheurs, des malédictions, des maladresses, des malveillances, des malfaçons, des malhonnêtetés, des malversations, etc. (la liste est très longue de tout ce qui fait mal ou de ce qu’on peut faire mal ou de travers) – non un mal abstrait, universel, intemporel, omniprésent. Il faut aussi penser à la méconnaissance, la méprise, la méfiance, le mécontentement, sources de beaucoup de torts et de mal-faire ou de mal-être.

Dans la Bible, il n’est pas d’opposition du bien et du mal, mais des Malins (ou le Malin) qui imitent le bien, offrent de faux biens, voudraient être Dieu ou plus que Dieu. Est-il alors sensé d’opposer la lutte éternelle d’Éros (union) et de Thanatos (dissolution, retour à l’inorganique) ? Pour moi, c’est une sorte de mise en scène simplificatrice qui évite de s’interroger sur les liens de cause à effet, les circonstances, les structures, les héritages et les principes qui provoquent chaque type de mal.

Évitons de substantifier le bien et le mal. Il n’existe pas des êtres d’essence bienfaisante et des êtres d’essence malfaisante. Comme l’écrit Spinoza, dans la Nature, il n’y a ni bien ni mal, ni bonne ni mauvaise intention. C’est pour nous que les choses tournent bien ou mal.

N’oublions pas que « du mal peut résulter un bien » : par exemple, une opération chirurgicale, la plongée dans des souvenirs douloureux, un effort pénible ou éreintant pour nous sortir d’une situation périlleuse. De même, on « se donne du mal » pour accomplir telle chose et on constate ensuite que « ça en valait la peine », car le résultat est plaisant, bon, utile, glorieux, etc.

C’est donc relatif, à la fois parce qu’il n’y a pas de mal absolu (qui tomberait du ciel ou monterait de l’enfer) et parce que l’évaluation du bien et du mal peut avoir lieu à plus ou moins long terme.

Délivrer du mal 

Alors que devient « délivre-nous du mal ? »

Ce n’est pas du Malin, du Diable, puisqu’il n’existe pas.

Cela devient « de ce qui nous fait mal », de ce qui nous diminue, nous domine, nous attriste, nous rend méchants, stupides, etc. Le terme « maladie » vient du latin male habitus (« mauvais état »). En sanskrit, amaya est la « destruction », la « maladie », et ama est le « cru », le « pas mûr », donc l’indigeste. Quand on sait que « cruauté » vient aussi de crudus (« ce qui est cru, saignant »), cela ouvre des perspectives sur l’origine de la cruauté[1].

Curieusement, la prière du Notre-Père peut nous aider, si nous admettons que son « délivre-nous du mal » est le désir d’éviter plusieurs maux :

– la famine (première cause de mort brutale sur Terre, avec la consommation d’eau polluée), puis la malbouffe (dans les pays riches, 20 à 30 % d’obèses et nombre de maladies vasculaires liées aux excès alimentaires) : donner le pain quotidien, ni plus ni moins ;

– les dettes, qui rendent esclaves des particuliers, des territoires, des entreprises, des nations, ou tout au moins fortement dépendants : effacer les dettes.

Ou selon une autre version :

– les offenses, qui créent un état de colère permanent, de haine, d’esprit de vengeance, dans une spirale sans fin où chacun est en tort ou subit un tort : pardonner les offenses ;

– ne pas induire en tentation.

Parmi toutes les tentations, pour nous en tenir au christianisme, nous connaissons celles de Jésus :

– transformer les pierres en pain (avidité : manger plus qu’à sa faim, consommer en excès) ;

– sauter dans le vide et être protégé par Dieu (orgueil, vaine gloire : agir inconsidérément en se moquant des conséquences ; irresponsabilité) ;

– se prosterner devant Satan pour obtenir le monde : adhérer à de fausses valeurs, flatter pour asservir.

Il s’agit, pour moi, de maladies de l’âme, dont le répertoire est très vaste et que j’ai tendance à classer ainsi :

– l’abus physique et mental : le viol, l’envahissement, la possession de l’autre ;

– la lâcheté, la trahison, la perte de continuité et d’intégrité ;

– l’indifférence, l’indifférenciation, la diabolisation des autres (personnes, cultures) ;

– la stérilisation ou la robotisation des gens, la technolâtrie.

Ces maladies de l’âme sont des cas particuliers de maux plus généraux, que j’ai tendance à nommer ainsi : l’abandon, la mortification, la confusion et la stérilisation.

Qui peut délivrer qui ?

Si Dieu nous délivre, nous voulons profiter de sa toute-puissance et soit rester toujours dépendants, soit utiliser sa puissance par procuration, soit nous en emparer (Dieu est tenu de nous récompenser, si nous le prions comme il faut).

Si ce sont des substituts des dieux, l’attente est celle :

– de l’homme providentiel qui sauve la patrie. Inutile d’en faire la liste, mais les noms sont éloquents : Guide suprême, Empereur, Père du peuple ;

– de l’autorité suprême qui nous dit comment agir : le Livre (même si l’on peut et l’on doit l’interpréter et le commenter, lui seul est sacré, les autres sont profanes) ;

– de la Bonne Mère (si possible sainte et vierge) qui nous pardonne tout, du moment que nous allons nous réfugier dans son sein, et qui écarte toute menace ;

– du médecin, de l’éducateur, de l’autorité politique, qui vont nous diriger à travers les obstacles et les dangers.

En psychanalyse, ce sera par exemple : du Nom-du-Père de Lacan, sachant que le Père c’est lui, Lacan à défaut de Freud, qui reste le seul Maître, le seul sujet absolu : « Il savait, et il nous a donné ce savoir en des termes que l’on peut dire indestructibles[2]. » Gloire à Freud, du plus haut des cieux… On trouve cette idolâtrie chez Ernest Jones, Masud Khan et bien d’autres. Heureusement, les antidotes existent, comme chez Ferenczi[3].

Comment pouvons-nous y parvenir ? 

Si nous restons dans le registre de la prière (« Après vous, je vous en prie » ; « Je vous prie de faire attention à… », etc.), nous pourrions commencer par : « Frères et sœurs qui sommes sur Terre […], délivrons-nous des maux que nous provoquons et subissons… »

Sachant que se délivrer de quelque chose de mal c’est aussi se livrer à quelque chose de bien, sauf quand on tombe de Charybde en Scylla, d’un piège à l’autre. De même qu’on doit délier pour relier, et ainsi de suite.

Nous avons à nous délivrer, par exemple, de l’emprise :

– intellectuelle : lire par soi-même (pas de digests, pas de médiateurs), même si les commentaires sont utiles ensuite (les « introductions » à Kant, Platon, Freud, etc., qui ne servent que si l’on a lu les auteurs) ; enrichir sa langue et apprendre d’autres langues ; pratiquer plusieurs disciplines, plusieurs instruments. Comme le dit Lichtenberg : « Qui ne connaît que la chimie, ne comprend pas bien la chimie[4]. »

– des objets techniques : connaître les éléments, connaître les systèmes. Un des maux actuels est de considérer les objets et les réseaux techniques comme des boîtes noires et d’en user magiquement. Qui connaît la composition de son iPhone ou Smartphone ? Ou plus que dix ou vingt des dizaines de milliers d’applications de ces appareils ?

– des stades, phases, successions programmées du développement physique, intellectuel, affectif, psychique – c’est-à-dire du développement normalisé, standardisé et standardisant (en juillet 2000, aux États généraux de la psychanalyse, une psychanalyste argentine parlait de McDonaldisation de la psychiatrie).

– des choix politiques à une seule dimension : gauche, droite, etc. Aristote parlait des régimes mixtes. J’ajouterai qu’on peut aussi distinguer les formes d’autorité (monarchie, oligarchie, polyarchie, anarchie) et de pouvoir (autocratie, aristocratie, démocratie), et essayer de comprendre dans quel système on vit, lequel ne peut être réduit à une seule dimension.

– du discours économique, lequel n’a aucun fondement scientifique, mais imite la mécanique classique où seules des forces (invisibles) sont en jeu. Si les économistes admettaient qu’ils pratiquent un art situé entre la divination et le bricolage d’intérieur – et certains le font –, cette nuisance serait atténuée ou disparaîtrait. Nous pouvons au moins nous déprendre de leurs prédictions et de leurs dogmes – c’est une tâche collective.

– d’une psychologie « savante » qui parvient à percer les secrets de l’âme humaine. Je pense à Donald Winnicott écrivant : « C’est le jeu qui est universel et qui correspond à la santé[5] », ce dont la psychanalyse n’est qu’une spécification.

Délivrons-nous de tous ces prêts-à-porter de l’intelligence et du cœur.

Requiem pour Angèle

Ayant fini de rédiger cet article un peu général, je lis ceci dans le Figaro.frdu vendredi 13 octobre : « La mère et le beau-père de la petite Angèle, accusés de tortures sur la fillette de 4 ans retrouvée morte en 2014, ont exprimé leurs “regrets” aujourd’hui au dernier jour de leur procès, devant les assises de la Vendée. “Je m’en veux tous les jours, à chaque seconde, de ne pas être allée à l’hôpital, de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour la sauver. Je le regrette tous les jours”, a déclaré Jordane Dubois, 24 ans, laissant entrevoir son visage aux traits juvéniles. “Ma fille, c’était la chose la plus incroyable que j’ai eue au monde”, a ajouté la jeune femme. “Je regrette tout ce qui s’est passé, ça n’aurait jamais dû arriver”, a également dit David Pharisien, 29 ans, avant que la cour ne se retire pour délibérer. »

Angèle, si j’en crois la vingtaine d’articles de presse en ligne que j’ai consultés depuis lors, a été notamment ébouillantée (dans un bain), lacérée, attachée, battue, et a fini étranglée par sa mère. Le légiste, en 2014, a conclu qu’elle serait morte dans de brefs délais, à cause des brûlures.

Je ne peux, ici, résumer cette « affaire ». J’ai seulement envie, au-delà de l’écœurement, de poser quelques questions en vrac :

Angèle est une personne et pas seulement un objet de compassion. Pourquoi aucun article ne mentionne sa date de naissance ni son nom de famille ?

Pourquoi les proches du couple meurtrier n’ont-ils pas détecté ou signalé, avant la fatale semaine, leur fragilité et leur instabilité ainsi que les dangers que cela pouvait faire courir à cette enfant ?

Pourquoi le signalement par le père aux services sociaux, en octobre 2011, n’a-t-il entraîné aucun suivi, alors que la mère était manifestement droguée à cette époque ? La PMI (Protection maternelle et infantile) déclarait alors que la mère « avait de bons réflexes ».

Pourquoi ce père, âgé de 17 ans à la naissance d’Angèle, voyait-il si peu sa fille et pourquoi ne lui a-t-elle pas été confiée ? Il a dit qu’il était en mauvaise santé : cause ou conséquence ?

Pourquoi les services sociaux (PMI, école maternelle, éventuellement police, étant donné les extravagances de la mère) n’ont-ils pas été vigilants ?

Pourquoi a-t-il fallu trois ans, alors que les aveux ont été immédiats et le crime flagrant, pour arriver à ce procès, alors que l’effet cathartique – réparateur et extincteur d’envies de vengeance et de deuils en suspens – est connu ?

Pourquoi l’aide sociale à l’enfance (ASE), objet de plusieurs lois spécifiques (encore en 2007), a-t-elle vu son budget public diminuer – relativement – de moitié entre 2000 et 2012 ? Pendant que le rapport annuel de l’Observatoire national de protection de l’enfance (ONPE) fait état de 22 700 enfants de 0 à 9 ans victimes de violences déclarées, dont 8 300 sexuelles, en 2015[6].

Pourquoi le défenseur des enfants (créé en 2000) est-il, depuis 2011, absorbé par le défenseur des droits ?

Pourquoi compte-t-on, relativement, de moins en moins de médecins et d’infirmiers scolaires ? Pourquoi les enseignants et éducateurs – dès la crèche – sont-ils si peu formés à détecter les souffrances des enfants ?

Voici une longue liste de maux, dont nous n’avons guère l’aptitude de nous délivrer – puisque les enfants, adulés d’un côté, sont otages des adultes de l’autre – et qui méritent un effort collectif sans commune mesure avec ceux, notamment financiers, consentis aujourd’hui. Auxquels devraient spécialement contribuer les marchands d’objets et de services pour enfants. Bien sûr, le fond de l’histoire est l’éducation des parents. Par qui et comment ? Sujet qui mérite, lui aussi, une vaste réflexion citoyenne.

[1]Cf. « L’énigme de la cruauté », La Nouvelle Quinzaine Littéraire, no 1154, 1er juillet 2016. 
[2]. Jacques Lacan, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Seuil, coll. « Le champ freudien », 1973, p. 211.
[3]. Voir ses dernières œuvres et son Journal clinique de 1932. On peut aussi mentionner : François Roustang, Elle ne le lâche plus, Minuit, 1980 ; Nicholas Rand et Maria Torok, Questions à Freud, Les Belles Lettres, 1995.
[4]. Dans l’excellent choix de textes présenté par Jean-François Billeter, Lichtenberg, Allia, 2014, p. 100.
[5]. Donald Winnicott, Jeu et réalité, Gallimard, 1975, p. 60.
[6]Cf. « Enfants en (risque de) danger, enfants protégés : quelles données chiffrées ? », onzième rapport de l’ONPE au gouvernement et au Parlement, daté d’octobre 2016.

Apostille : cet article résulte en partie d’une conférence donnée le 7 octobre 2017 dans le cadre de l’Association européenne Nicolas Abraham et Maria Torok.

Michel Juffé

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