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Créateurs singuliers des Pays-Bas

EXPOSITION

Sous le vent de l'Art Brut 2

Collection de Stadshof

La Halle Saint Pierre

2 rue Ronsard, 75018 Paris

17 Septembre 2014 - 4 Janvier 2015

La collection De Stadshof, énorme, foisonnante, comporte sept mille œuvres créées par trois cent cinquante artistes, nés aux Pays-Bas, en Belgique, en France, en Allemagne, en Iran, en Indonésie...

La collection De Stadshof, énorme, foisonnante, comporte sept mille œuvres créées par trois cent cinquante artistes, nés aux Pays-Bas, en Belgique, en France, en Allemagne, en Iran, en Indonésie, etc. Aujourd’hui, Martine Lusardy (directrice de la Halle Saint-Pierre), Lisbeth Reith et Frans Smolders choisissent trois cents œuvres d’une quarantaine d’artistes de styles hétérogènes : peintures, dessins, collages, assemblages, sculptures sauvages, broderies.

Selon Martine Lusardy, le peintre Jean Dubuffet collectionne (à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale) des œuvres d’art brut, des créations qui seraient inventives et hardies. Alors, des créateurs, personnes étrangères aux milieux artistiques professionnels, refuseraient le poncif, la banalité, les clichés, les redites. Ils choisiraient des chemins inattendus, des parcours étranges ; ils marcheraient sur des marges, sur les sentiers des contrebandiers et des passeurs. Martine Lusardy rencontre, dans la Halle Saint-Pierre, des « explorateurs de langages archaïques, des magiciens du matériau brut », des expérimentateurs primitifs et raffinés. Aussi, certains artistes professionnels se révèlent libertaires, indépendants, désenchaînés, débarrassés des conformismes… Des « inspirés du bord des routes », des « bâtisseurs de l’imaginaire » construisent. Loin de « l’asphyxiante culture » dont parle Jean Dubuffet, les créateurs veulent respirer ; ils n’oublient jamais « le vent de l’art brut », les souffles qui tourbillonnent et bouleversent les formes.

Willem van Genk (1927-2005) construit des trolleybus multicolores et secoués, fabriqués par des matériaux de rebut, marqués par des publicités. Il invente d’immenses tableaux énigmatiques, surchargés ; il rassemble des fragments de ses dessins anciens et forme des collages. Il s’aide de livres d’art et de brochures touristiques et il offre des panoramas délirants de cités. Autodidacte, il suit des cours du soir ; il rencontre d’autres artistes. Il représente des avions, des trains géants, des installations, une fusée obèse. Parfois paranoïaque, exaspéré, il aurait connu des complots. Avec ironie, il marmonne devant ses tableaux : « Appelez ça de l’art, si vous le voulez. Ça m’est égal. »

Allemand, Markus Meurer (né en 1959) construit des assemblages complexes d’objets métalliques, de roues et de rouages, de fil de fer, de barres, de jouets. Ce seraient des insectes-véhicules, des robots rouillés, un avion-requin. Il n’applique aucune hiérarchie entre les matériaux. Il n’oppose pas l’esthétique au dégoûtant. Selon lui, « les déchets n’existent pas, la matière est vivante ». Il ne se plie pas aux règles des fonctionnaires ; il aime sa famille et ceux qui n’ont nulle défense. Afin de protéger les siens et de se protéger contre les mauvais esprits, il fabrique des « fétiches » mystérieux qui irradient la puissance et la sauvegarde. Il lie et noue les fils électriques, les câbles, les ceintures, les tuyaux.

Allègre, dynamique, vive, Marie-Rose Lortet (née à Strasbourg en 1945) tricote ; elle propose des dentelles hétéroclites, des broderies, des masques moqueurs ou inquiétants, des « territoires de laine », des vêtements pour une souris, des robes de mariées, des rochers légers et presque transparents. Elle organise des labyrinthes (en trois ou en deux dimensions), des réseaux inextricables de fils rigidifiés (au sucre ou à la résine), des structures aériennes. Les titres des œuvres de Marie-Rose Lortet évoquent de minuscules fictions : Il voit rouge dans un tunnel noir, Toujours une petite armoire dans la tête, La Mesure du vide, La Maison de l’attrape-lumière. Paula Suiter (1903-1983) grave des oiseaux chamarrés, polychromes, plus grands que les arbres, des animaux doux dont les profils sont humains.

Christine Sefolosha (née en Suisse en 1955) peint (avec les craies et le pastel) des êtres sombres hérissés, dentus, féroces. Elle a vécu en Afrique pendant huit ans. En 2014, elle peint Les Voyages d’Hannibal et suggère un cortège des humains masqués et des animaux monstrueux.

Défenseur (souvent polémique) des autodidactes de la création, passionné par l’art brut et les arts populaires, Bruno Montpied (né en France en 1954) propose aussi des dessins fiévreux : un « champ de bataille du rêve »… Née à Paris en 1946, Sylvia Katuszewski découvre la céramique, par exemple le Mur émaillé, tête et oiseaux, fleurs et arbres (2014).

Sur un papier d’emballage surgissent des monstres, des landaus, des ustensiles domestiques, des cavaliers sur leurs montures, des musiciens, avec des plantes, avec des meubles. Taciturne, Mme Aaltje Dammer (1907- ?) est internée dans un hôpital psychiatrique en 1928. Et elle est enfermée dans divers hôpitaux. On ne sait pas ce qu’elle a pu faire jusqu’en 1970. Et soudain, sans raison apparente, elle se met à dessiner un univers joyeux avec des couleurs intenses. Parfois, elle déchirait ses dessins à la fin de la journée. Elle disait : « Bon débarras ! C’est assez moche comme ça. »

Johnson Weree (né au Liberia en 1970) a fui la guerre civile et la misère de son enfance à Monrovia. Puis, pendant des années, il se bat pour obtenir un statut de réfugié aux Pays-Bas. Sans cesse, il dessine pour créer et pour trouver l’apaisement. Il représente d’énormes camions-mastodontes bariolés avec des couleurs intenses en un fourmillement de points et de taches. Il dessine aussi des bustes d’hommes et de femmes, vus de face ; leurs couleurs vives évoquent le souvenir des cérémonies africaines, des fêtes de son passé.

Née aux Etats-Unis en 1951, Karin Zulin habite, depuis 1998, à Venise. Pendant les hivers, son logement-atelier est parfois abîmé par les inondations et les rats. Avec des couleurs vives et tendres, elle brode des palais vénitiens, des colonnes, des frontons.

Iranien, né en 1939, Davood Koochaki (né en 1939) dresse des silhouettes massives et équivoques. Sur de grands papiers (100 x 70 cm), il emploie des crayons de couleurs. Bleus, gris ou mauves, des spectres, des revenants, des apparitions voilées surgissent.

Français, Marc Lamy (né en 1939) a connu, dès son enfance, un atelier de vitraux que ses parents créaient. En 1988, il aurait entendu des voix surnaturelles. Après des insomnies, des hallucinations, il est admis dans un hôpital psychiatrique à Lyon. Il se considère comme un « chevalier errant ». Dans ses dessins méticuleux, il multiplie des visages, des yeux qui hypnotisent, des losanges ornés, des cristaux, des volutes.

Aux Pays-Bas, Bertus Jonkers (1920-2001) est d’abord peintre en bâtiment, puis il peint des paysages, des natures mortes… Avec de la pâte à papier, avec du plâtre, il construit des villes immenses, des temples, des pyramides.

Français, Michel Nedjar (né en 1947) peint des personnages massifs, sombres. Ou bien il crée des poupées-fétiches. Il a voyagé au Mexique, dans divers pays d’Asie. Dans plusieurs lettres de 1981, Jean Dubuffet admire les œuvres de Nedjar, (une « flamboyante sorcellerie ». Dubuffet note alors : « La pensée bascule. Le tragique, l’effroyable peuvent s’inverser et devenir sujet vivifiant d’exaltation. » Ce créateur invente, a connu des épreuves. Il est aussi joyeux.

Gilbert Lascault