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Auguste Rodin (1840-1917) a acheté plusieurs centaines de sculptures antiques (grandes et petites), souvent fragmentaires, usées, mutilées. Il les rassemble ; il les regarde ; il se réjouit. Sa pratique s’inscrit dans la continuité de l’art ancien des Grecs.

Exposition

Rodin: La lumière de l'antique

Musée Rodin

79 rue de Varenne, 75007 Paris

19 novembre 2013-16 février 2014

 

Livre-catalogue de l'exposition

Sous la direction de Pascale Picard

Gallimard/Musée départemental Arles antique, 400p., 45€

Auguste Rodin (1840-1917) a acheté plusieurs centaines de sculptures antiques (grandes et petites), souvent fragmentaires, usées, mutilées. Il les rassemble ; il les regarde ; il se réjouit. Sa pratique s’inscrit dans la continuité de l’art ancien des Grecs.

Avec délicatesse, Rodin touche et caresse, avec sensualité et amour, une main de marbre : « voilà une main, une main de marbre que j’ai trouvée chez un brocanteur ; elle est cassée au ras du poignet ; elle n’a plus de doigts, rien qu’une paume ; et elle est si vraie que pour la contempler, la voir vivre, je n’ai pas besoin de doigts. Mutilée comme elle est malgré tout, parce qu’elle est vraie ». Rodin perçoit alors la justesse des sculpteurs grecs, leur recherche de simplicité. Il note alors : « L’Antique est simple et c’est une très grande force : il est simple et sait simplifier, ce qui lui donne une énergie étonnante. »

Rodin trouve ici le bonheur de sculpter, de penser, de rêver à la proximité des œuvres des Antiques. En 1906, il précise : « Je n’imite pas les Grecs. L’École enseigne qu’il faut les copier. Je pense que l’essentiel, c’est de retrouver leur méthode ; et cette méthode n’est pas un cahier de recettes, c’est un état contemplatif où il faut se mettre. » Selon lui, la création des Grecs choisirait la lumière, l’équilibre, la sérénité, une douceur. En 1904, il écrit : « Les Étrusques sont plus sombres ; les Grecs ont donné plus de douceur dans l’ombre ; les Égyptiens et les Assyriens sont plus sauvages : oh ! les figures assyriennes ! Elles sont effrayantes comme des tigres. »

Face aux attitudes d’Apollon de Théra et de Vénus, Rodin admire la clarté des Grecs, les jeux des lumières et des ombres : « L’art antique signifie bonheur de vivre, quiétude, grâce, équilibre, raison. » Il oppose les Antiques à l’académisme stérile : « Tandis que la vie anime et réchauffe les muscles palpitants des statues grecques, les poupées inconsistantes de l’art académique sont comme glacées par la mort. »

Loin de tout académisme, Rodin se souvient souvent de sa jeunesse, de son amour de la Vénus de Milo, de ses visites aux collections du Louvre : « Pour moi, les chefs-d’œuvre antiques se confondent dans mon souvenir avec toutes les félicités de mon adolescence ; ou plutôt l’Antique est ma jeunesse elle-même qui me remonte au cœur maintenant ? […] Dans le Louvre, les dieux olympiens m’ont dit tout ce qu’un jeune homme pouvait utilement entendre ; plus tard ils m’ont protégé et inspiré ; après une absence de vingt ans, je les ai retrouvés avec une allégresse indicible et je les ai compris ». La Vénus de Milo lui apparaît comme « la merveille des merveilles » : « Pourtant rien d’inquiet ni de tourmenté. L’œuvre est de la plus belle inspiration antique : c’est la volupté réglée par la mesure, c’est la joie de vivre cadencée, modérée par la raison. »

Nous sommes aussi, ici, amenés à découvrir une certaine oscillation de la recherche de Rodin qui représente des aspects différents de la féminité. Dans un texte de Pascale Picard (conservateur du patrimoine, Arles), Rodin est tour à tour (et parfois simultanément) du côté de la sérénité antique et du côté de la dynamique de Michel-Ange. Ainsi, Rodin sculpte Ève (1881), nue et honteuse, séductrice et coupable, sensuelle et pudique ; elle baisse la tête ; elle cache son visage et ses seins dans l’ombre…

Dans une lettre d’octobre 1905, Rodin se félicite d’avoir découvert de nombreux antiques : « Maintenant, j’ai fait une collection de dieux mutilés, en morceaux, quelques-uns chefs-d’œuvre. Je passe du temps avec eux. Ils m’instruisent. J’aime ce langage d’il y a deux ou trois mille ans, plus près de la nature qu’ aucun autre. Je crois les comprendre ; je les visite continuellement ; leur grandeur m’est douce, et il y a un rapport avec tout ce que j’ai aimé. Ce sont des morceaux de Neptune, de femmes déesses. » Rodin met en évidence les corps vivants qui ont été sculptés : « Et tout ceci n’est pas mort ; ils sont animés ; et je les anime encore plus, je les complète facilement en vision. Et ce sont mes amis de la dernière heure. » Alors, dans les maisons de Rodin, les œuvres antiques et ses sculptures dialoguent ; elles sont sœurs. Rodin regarde les fragments de l’Antiquité et il est capable de réinventer les parties manquantes, les têtes, les jambes et les bras perdus…

Parfois, Rodin crée des sculptures qui sont volontairement fragmentaires. Par exemple, L’homme qui marche (1907) avance ; il arpente ; il n’a besoin ni de tête, ni de bras… Ou bien, Rodin sculpte le Torse d’Adèle (en plâtre, vers 1889 ?). Ce torse qui porte le prénom du modèle (l’une de deux sœurs italiennes) magnifie les formes voluptueuses de cette femme, les lignes souples. Le torse est légèrement cambré ; il semble s’offrir à un regard, à la caresse d’une main. Le visage est absent ; les bras et les jambes sont esquissés, il n’y a nulle main, nul pied. C’est un fragment autonome et choisi par l’artiste et non par le temps… Rilke a été secrétaire de Rodin ; il a écrit : « Il en est de même des statues sans bras de Rodin ; il ne leur manque rien de nécessaire. On est devant elles comme devant un tout achevé et qui n’admet aucun complément. » Le torse d’Adèle n’a nul complément ; Adèle est un être d’abord désiré.

Gilbert Lascault