Sur le même sujet

Comment lire Montaigne ?

Le titre de l’ouvrage de Sarah Bakewell reprend l’obsession des blogueurs : comment vivre ? Mais retenant la leçon de Michel Foucault qui dans "Naissance de la clinique" dénonçait les commentaires posant a priori un excédent du signifiant sur le signifié, elle ne tombe pas dans ce piège par une poétique et une démarche particulièrement subtiles.
Pierre-Emmanuel Dauzat
Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse
Le titre de l’ouvrage de Sarah Bakewell reprend l’obsession des blogueurs : comment vivre ? Mais retenant la leçon de Michel Foucault qui dans "Naissance de la clinique" dénonçait les commentaires posant a priori un excédent du signifiant sur le signifié, elle ne tombe pas dans ce piège par une poétique et une démarche particulièrement subtiles.

Tout lecteur peut en effet glisser à la surface des Essais pour y trouver un plaisir extrême, ce qui indignait déjà Malebranche. Mais entre sa taille – cet agglomérat de mille pages de textes généralement courts –, l’abondance des matières, la polysémie des propos et la diversité des registres, chacun a le sentiment de passer à côté sinon de l’essentiel, du moins de nombreux thèmes et de nombreuses interprétations. Comment lire les Essais ? Généralement les commentateurs n’osent les examiner qu’à partir d’une question précise, technique, l’usage des citations, la poétique, le Brésil, les Amérindiens… Parfois, quelques-uns osent reprendre une fois de plus l’examen de l’homme et de l’œuvre comme si l’« inédit » de Proust – Contre Sainte-Beuve – n’avait toujours pas été publié.

Consciente de ces difficultés, Sarah Bakewell, qui s’attaque pourtant à son tour à l’examen de l’ensemble de l’œuvre de Montaigne, commence par utiliser une poétique particulière. Fidèle à l’écriture de l’auteur étudié, elle juxtapose elle aussi des textes courts – successivement vingt thèmes dont les titres prennent la forme de catéchismes (question-réponse), en utilisant pour l’essentiel trois types de matériaux, le texte des Essais, les études érudites souvent tirées du Dictionnaire de Michel de Montaigne de Philippe Desan et les contextes successifs de son écriture mais aussi de sa lecture. Il ne s’agit pour elle ni de planter un décor ni d’établir des relations causales entre la période historique, l’homme et l’œuvre ou l’inverse, mais il s’agit de présenter les processus de la genèse et de la réception des textes de Montaigne.

Sarah Bakewell nous propose donc clairement une inhabituelle ligne de lecture de Montaigne. Elle rompt avec la tradition érudite, même si elle l’utilise abondamment pour parler non d’un objet mais d’une démarche. Elle s’appuie essentiellement sur les Essais et ne fait que signaler incidemment le singulier Journal de voyage paru en 1772 ou les lettres dont l’authenticité fut parfois contestée. Après d’autres, elle voit dans les Essais la réponse de Montaigne à un déferlement de catastrophes personnelles, des décès – père, frère, enfant – et des déconvenues professionnelles. Mais pour elle, il ne s’agit que d’éléments déclencheurs, non de causes. Sarah Bakewell remonte donc du livre aux circonstances qui ont permis son expression, du texte vers le contexte. La forme des Essais, par exemple, juxtaposition de textes courts sur les sujets les plus divers et les plus hétéroclites, peut trouver son origine dans les Moralia de Plutarque.

Les justifications stoïciennes, épicuriennes et évidemment sceptiques sont appelées à la rescousse car, pour l’essentiel, les matériaux utilisés par Montaigne ont deux origines, les expériences personnelles et les auteurs de l’Antiquité ; « plusieurs sections des Essais sont des collages de Plutarque », nous dit-elle. Pour Sarah Bakewell, la présentation du contexte sert à reconstituer le processus qui conduit à la formulation de l’écrit examiné, d’accéder aux informations nécessaires pour comprendre le morceau étudié. Les Essais sont ainsi présentés comme une étape entre deux processus : en amont, les circonstances de la collecte des matériaux, les prédécesseurs et les sources tant sur les objets considérés que sur leur écriture qui ont permis son élaboration ; en aval, les diverses lectures, traductions et interprétations qui ont pu en être faites depuis quatre siècles. L’œuvre de Montaigne s’en trouve éclairée, son espace d’expression élargi et l’ampleur de sa pensée s’accroît ainsi que, en prime, notre admiration pour le texte.

Sarah Bakewell nous propose donc une histoire de la réception des Essais rappelant les liens avec Shakespeare, les relations conflictuelles avec Pascal, l’opposition de Descartes, les différents débats sur l’édition du texte, celui de Mme de Gournay ou celui de l’exemplaire de Bordeaux. Elle prend résolument le parti de Montaigne contre Pascal, avec Voltaire à la rescousse, et présente à juste titre le premier comme le co-auteur des Pensées. Ses notes éparses reprennent mot à mot les Essais parce que leur auteur ne supportait pas le doute systématique et plus généralement les incertitudes et les aléas d’une démarche critique. Ces diverses oppositions à Montaigne n’auraient-elles pas entraîné l’expulsion des discours ordinaires de la littérature « classique » comme nous l’appelons en France, avec toutes ses conséquences poétiques ?

Sarah Bakewell nous présente également les voies du succès de Montaigne outre-Manche. Aux traducteurs – John Florio que connaissait Shakespeare dès 1603 et Charles Cotton en 1685 – s’ajoutaient les relations avec Francis Bacon, dont le frère Antony rencontra Montaigne deux fois en 1580 et 1590, mais surtout l’emprise et le refus des systèmes, conception qui prévaut – dit-on – en Grande-Bretagne. La préférence pour les détails plutôt que pour les abstractions se retrouve tant chez Montaigne que dans la tradition intellectuelle britannique. Les uns et les autres préfèrent les enquêtes aux systèmes théoriques, l’empirisme aux spéculations, ce qui explique le succès de l’anthropologie dans les pays anglo-saxons.

Pourtant, Sarah Bakewell organise son livre autour de l’unique question « comment vivre ? », pour l’attribuer à Montaigne. Mais son admiration pour l’humaniste et sa connaissance de l’œuvre l’obligent immédiatement à affirmer quelques lignes plus bas que ce qui intéressait l’auteur des Essais, c’était surtout ce que « faisaient les gens ». La juxtaposition de ces deux questions, différentes voire contradictoires, dissimule l’opposition entre l’étude de soi et celle des autres. Mais il n’est pas difficile de trouver dans le beau livre de Sarah Bakewell les preuves que Montaigne ne parlait à contrecœur de lui que pour deux raisons. L’évocation de ses propres expériences et observations, y compris sur lui-même, lui permet de disposer d’informations de la meilleure qualité (des sources de « première main », comme les historiens les ont désignées plus tard). En outre, la définition des divers points de vue adoptés dans la collecte et le traitement des matériaux utilisés permet d’accéder à la plus grande précision. L’accès à la connaissance du monde et des êtres humains exige la présentation des lieux d’où l’on parle et donc de soi, de dire « je ».

Montaigne était amené à cela par le refus du « point de vue divin » – unique, distant et omni­scient – pour mieux montrer la diversité des conceptions et des attitudes des locuteurs qu’il rencontrait et des auteurs qu’il lisait afin d’accéder au mieux à ce que fait l’être humain, ce « sujet merveilleusement vain, divers, et ondoyant ».

Bernard Traimond

Vous aimerez aussi