Comment je suis devenu linguiste

Article publié dans le n°1013 (16 avril 2010) de Quinzaines

 Philologue, linguiste et grammairien, Jean-Claude Chevalier est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la Naissance de la notion de complément dans la grammaire française (Droz, 1970). Il appartient à cette génération de philologues qui, à l’orée des années 1960, ont découvert la linguistique comme Moïse la Terre promise. Dans un entretien qu’il a bien voulu accorder à La Quinzaine littéraire, Jean-Claude Chevalier revient sur les étapes de son parcours et répond aux questions que pose l’irruption d’une science du langage qui a eu l’ambition de servir de modèle épistémologique aux sciences humaines.
Jean-Claude Chevalier
Pierre Encrevé
Combats pour la linguistique de Martinet à Kristeva
 Philologue, linguiste et grammairien, Jean-Claude Chevalier est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la Naissance de la notion de complément dans la grammaire française (Droz, 1970). Il appartient à cette génération de philologues qui, à l’orée des années 1960, ont découvert la linguistique comme Moïse la Terre promise. Dans un entretien qu’il a bien voulu accorder à La Quinzaine littéraire, Jean-Claude Chevalier revient sur les étapes de son parcours et répond aux questions que pose l’irruption d’une science du langage qui a eu l’ambition de servir de modèle épistémologique aux sciences humaines.

Omar Merzoug – Si j’en crois votre bibliographie, vos premiers travaux portent sur la grammaire, vous êtes en effet l’auteur de La Grammaire (Klincksieck) en collaboration avec Michel Arrivé et de la Grammaire du français contemporain (Larousse, 1965). Ma première question est celle-ci : comment êtes-vous devenu linguiste ?

Jean-Claude Chevalier – La réponse ne va pas de soi. Enseignant en lettres, j’avais fait des études de philologie qui se distinguaient nettement des études linguistiques jusque dans les années 60. Les philologues s’intéressaient surtout à l’histoire des textes, anciens et classiques, en français ou en anglais, en allemand, inscrits dans une culture ; et à leur pédagogie. Les linguistes étudiaient le fonctionnement du langage en système, la structure des langues, le regroupement en familles ; c’est le comparatisme. La distinction remontait au début du XIXe siècle mais elle était devenue dominante en France à la fin de ce siècle et au début du XXe avec le triomphe de la nouvelle Sorbonne et l’installation en 1868 des Hautes Études. En France, chaque discipline avait un maître tout-puissant : en philologie française, c’était un normalien, Ferdinand Brunot ; il dominait dans les amphis des centaines d’étudiants, il les préparait à leur métier, les défendait et défendait le français, liait amitié avec les historiens des Annales et écrivait une monumentale Histoire de la langue française. Antoine Meillet, tout jeune agrégé, avait été à Paris l’élève de Saussure ; il travaillait le saussurisme et ses structures avec une petite équipe de savants, Émile Benveniste, Pierre Chantraine, etc., aux Hautes Études, plus tard au Collège de France ; il était spécialiste d’indo-européen, des langues slaves et retrouvait ses pareils dans de grands congrès de linguistique (au premier à La Haye, en 1928, il avait entendu Roman Jakobson et le Prince Troubetzkoy faire scandale avec six propositions révolutionnaires, puis ce fut Genève en 1931, triomphe du saussurisme, et la suite). Entre les deux groupes, la coupure était totale ; quand je suis arrivé à la Sorbonne, en 55, mes collègues philologues écrasaient de leurs sarcasmes un grammairien, Gustave Guillaume, qui pourtant traitait du français ; mais cet autodidacte théorisait et dédiait ses œuvres à Saussure et Meillet ; même mépris pour André Martinet, trop théoricien à leur goût ; on disait « jargonnant ».
Mais en 1960 et après cette date, les philologues vont devenir linguistes et théoriser. Un des premiers convertis, c’est Algirdas Greimas ; dans notre livre, Le Chevalier avec Encrevé, Greimas raconte comment, avec Barthes, il a découvert la linguistique à Alexandrie en Égypte dans les années 50 ; cet élève d’un maître de Sorbonne, Charles Bruneau, en ignorait tout. Et il fait son chemin de Damas en publiant, dans le Français moderne, fief des philologues, en 56, un article qui fait quelque bruit : « Actualité du saussurisme ». Pour moi, avant même de lire Greimas, dès 1949, j’avais découvert le structuralisme en me passionnant pour les structures élémentaires de la parenté, de Claude Lévi-Strauss. Je rêvais d’enseigner en Amérique du Sud, je rêvais de grands systèmes. En attendant, avec ma petite famille, j’étais enseignant à Roubaix. La nuit, je collais des affiches pour la Nouvelle Gauche, mais, le soir, je dirigeais un ciné-club – c’était la mode – avec le philosophe du lycée voisin, Jean-Paul Aron. Il m’a fait connaître Michel Foucault ; nous avons passé des soirées à rire comme des fous. Et j’ai lu les livres de Foucault dès publication. Là encore, dans l’émerveillement. C’est mon itinéraire ; d’autres faisaient comme moi, en autodidactes, à l’aveugle. Saussure, c’est venu après ; pas besoin de lire Saussure pour devenir agrégé de grammaire.
Devenu, par hasard, assistant à la Sorbonne, je suis allé au séminaire de Robert-Léon Wagner. Beau-frère de Merleau-Ponty, il théorisait volontiers. J’ai connu là Jean Dubois qui, avec son frère, rédigeait les dictionnaires Larousse et, par lui, Greimas qui écrivait sa Sémantique, laquelle n’était pas encore structurale. J’ai lu Les Mots et Les Choses (1966) dans la béatitude.

O. M. – Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi consiste la nouveauté ou la supériorité de l’approche linguistique par rapport aux pratiques antérieures ?

J.-C. C. – C’est simple ; pour nous, c’était le passage du désordre à l’ordre nouveau, de l’entassement à la démonstration, de l’empilement au système, de l’intégration à une épistémè, comme on disait.
Ce qui allait dans notre sens, le politique. Car nous faisions beaucoup de politique, avec les étudiants et les autres assistants et nous cherchions un nouvel ordre. Dans la douleur : c’était l’époque de la guerre d’Algérie, des grandes contestations dans les pays de l’Est et autres et aussi du gaullisme étouffoir. On défilait, on complotait. Pour notre bouilloire, le structuralisme était un bon combustible.
J’étais en train d’empiler des fiches pour une thèse historique sur « la notion de complément ». Avec Foucault, mon magma s’illuminait : organisation, forme, rupture. Je me suis mis à dévorer les historiens des sciences et les linguistes américains, les champions de la coupure et de la structure. Ma thèse prenait ordre. Pour nourrir ma famille, j’ai écrit une grammaire Larousse avec de jeunes collègues comme Michel Arrivé et Claire Blanche-Benveniste, Jean Peytard, Henri Meschonnic. Nous avons découvert Noam Chomsky et Zellig Harris ; j’étais le plus enthousiaste, mais nous avions un peu de peine à comprendre. Comme philologues, nous n’avions pas été entraînés à théoriser. Nous nous retrouvions l’été, à Besançon, aux cours d’été de Bernard Quemada, avec Greimas et Dubois ; c’étaient des découvreurs ; et nous nous promenions comme des aventuriers dans ces terres nouvelles ; avec notre maître Wagner qui en était tout ragaillardi. J’ai enseigné un semestre à Toronto, chez Pierre Léon ; et j’ai appris à lire les spectros.
Et on s’est tous retrouvés en juillet 67, à Nancy, à un séminaire organisé par un angliciste, Antoine Culioli, qui faisait de la linguistique depuis longtemps. J’enseignais ce que je connaissais à peine. Du moins, j’ai connu un petit jeune, polytechnicien, Maurice Gross, passionné pour le vin, les femmes, le tabac et les structures mathématiques qui, aux États-Unis, avait travaillé avec Chomsky d’abord, dès 1961, puis, encore plus, avec Harris ; et un Belge, Nicolas Ruwet, passionné de musique qui avait découvert les Structures syntaxiques de Chomsky, pendant les vacances, sur le bureau de Lacan. Et une foule d’étudiants qui rêvaient de structuralisme. Un enthousiasme étonnant. On n’attendait que de piétiner le vieux gaullisme à grands coups de semelle chomskyenne. Ce que fit Mai 68. Désormais, selon le mot de Barthes, les structures défileraient dans la rue. Et les philologues allaient devenir linguistes avec Saussure comme fétiche. Tous ou presque.

O. M. – En tant que praticien de la linguistique, vous ne dédaignez pas l’approche historique. On inculque aux apprentis linguistes que la spécificité de l’approche nouvelle, c’est de réfléchir sur un état de la langue, limité dans le temps et pas tellement de faire de la grammaire historique ou de l’étymologie ; ce n’est pas votre cas puisque vous consacrez un opus sur l’histoire de la grammaire française, par exemple.

J.-C. C. – L’histoire instruit beaucoup les linguistes. Elle nous montre comment et pourquoi on passe d’un système à un autre, quelles sont les conditions d’équilibre d’un ensemble de langues, quel rapport ont les langues avec les systèmes sociaux, etc. Le XVIIIe siècle a posé tous ces problèmes. Diachronie et synchronie sont complémentaires. Les théories de Descartes ou de Humboldt sont toujours des systèmes de référence. Chomsky lui-même s’y intéressait et encore maintenant comme politique. C’est dans cette ligne que j’ai travaillé avec Jacques Le Goff et aussi Pierre Nora pour les Lieux de Mémoire ; et me suis accroché avec Fumaroli qui avait horreur de tout ce qui ressemblait au structuralisme.

O. M. – Vous avez été longtemps enseignant. Vous avez contribué à créer le Département de linguistique de Paris-8. En quoi l’approche linguistique des faits de langue a-t-elle pu faire progresser notre savoir concernant la manière dont fonctionnent les langues, la manière dont les langues sont construites ?

J.-C. C. – Vous avez raison de rappeler l’épisode du Centre de Vincennes qui n’était pas encore Paris-8. C’était la première fois, en France, qu’un important Département de linguistique fonctionnait, ici piloté par les quatre linguistes du cru Nancy 67 qui se vantaient de diffuser les méthodes les plus récentes, et par autant de linguistes américains, tous chomskyens, s’évertuant à parler français. C’était la spécificité de Vincennes d’être largement ouvert vers l’étranger, une nouveauté en France : avec l’ambition de décrire le fonctionnement du langage ; et, au-delà, le fonctionnement du cerveau (Jacques Mehler). Chomsky et Harris sont venus plusieurs fois nous voir.

O. M. – L’un de vos derniers ouvrages s’intitule Combats pour la linguistique. Le titre est surprenant, car on pourrait se demander si la linguistique n’a pas depuis longtemps acquis en tant que science droit à l’existence.

J.-C. C. – Ce qui était nouveau, c’était de faire de cette science un modèle pour les autres sciences ; et même de prétendre inclure la philologie. On a accusé les linguistes d’un impérialisme qui visait à brader la culture. Le combat est derrière nous, mais il a été rude. Du moins, nous avons des monuments neufs comme la grosse Grammaire méthodique de Martin Riegel ou l’énorme Grammaire générale que préparent Anne Abeillé et une équipe parisienne.

O. M. – La structure de l’ouvrage mériterait peut-être un commentaire. Combats pour la linguistique comporte une série d’entretiens avec des linguistes réputés et une toute petite partie : « Histoire sociale de la linguistique ».

J.-C. C. – Ce livre, je l’ai conçu avec Pierre Encrevé et Pierre Bourdieu dans les années 80 ; il a été élargi et réédité récemment. C’était l’époque des « champs ». Occasion pour nous de découvrir comment se constituait un champ nouveau, « la linguistique française ». Le phénomène français était privilégié puisque l’envahissement des études de langage par la linguistique avait été dans l’Hexagone puissant et soudain, comme une révolution. Il nous a semblé qu’un phénomène était indicatif : la création soudaine de multiples revues dans le domaine, une quinzaine ; or créer une revue est une entreprise complexe qui mobilise des capitaux, du prestige, des moyens de diffusion, etc. Nous avons donc fait le tour des créateurs de revues encore vivants, une quinzaine ; et nous leur avons demandé de raconter leur histoire dans le champ ; espérant ainsi détecter les lignes de force de la discipline. J’ai été le premier témoin pour Langue française, créée en 1969. C’est Bourdieu qui conduisait l’entretien, lequel a malheu­reusement été perdu. Les autres sont maintenant au Centre d’Orléans, dirigé par Olivier Baude ; témoignage remarquable – et vivant – de la création d’un ensemble scientifique.

O. M. – J’aimerais savoir ce que l’hypothèse Sapir-Whorf, qui postule que tout locuteur est prisonnier du découpage du réel que lui impose son propre idiome, suggère au linguiste que vous êtes ?

J.-C. C. – L’hypothèse est peut-être excessive, présentée ainsi brutalement. C’est une hypothèse d’américanistes anglo-saxons aux prises avec des langues indiennes très différentes, aux contrastes fortement marqués. Le structuralisme américain, celui qu’animait Louis Bloomfield dans Language, a été très fortement influencé par de multiples enquêtes en ce sens. Cela dit, reste que c’est un problème essentiel pour tout linguiste qui compare les langues. Benveniste avait analysé sous ce jour les rapports de la langue grecque et de la pensée grecque. Et il avait étudié sur place, pendant des mois, les langues des Indiens auprès de qui Mauss avait fait ses enquêtes pour l’analyse du potlach. Et laissé de nombreux manuscrits interprétatifs sous forme de carnets, hélas ! encore inédits. Quand ils seront publiés, nul doute, d’après ce qu’on en connaît, que la question avancera beaucoup.

O. M. – Que pensez-vous de ces débats récurrents sur le « recul » de la langue française par rapport à la suprématie de l’anglais. La manière la plus dramatique de présenter les choses serait de dire qu’on est colonisés par l’anglais, que l’État français ne fait pas assez pour défendre la langue française.

J.-C. C. – Bien sûr, on peut toujours faire plus ; pourtant, la France a fait beaucoup et plus que tout autre pays occidental pour contrer une diffusion massive de l’anglais ou de l’espagnol ; sans parler des langues chinoises ou indiennes. J’en atteste en acteur pour avoir parcouru en tous sens les cinq continents et surtout l’Afrique. Les efforts du Credif et de Besançon, n’ont pas été vains. Et, à l’heure actuelle, la Délégation à la langue française ou les services de Bernard Cerquiglini sont efficaces, contrant, comme ils peuvent, le poids économique des Anglo-Saxons ; les lois comme la loi Toubon existent, aussi les commissions de terminologie, un appareil qui n’est pas négligeable. On s’agrippe à la pente et beaucoup d’Allemands cultivés, aux prises avec leurs commerciaux et le globish, nous envient.

O. M. – L’un de vos confrères, Claude Hagège, publie une tribune libre dans un quotidien sur l’identité nationale et la langue française. Il y écrit : « Le lieu de notre définition collective est plus que tout la langue. Il est donc surprenant que le débat sur l’identité nationale ne fasse pas référence à la langue française. » Qu’en pensez-vous ?

J.-C. C. – J’applaudis. La position d’Hagège est d’autant plus forte que lui-même manie une grande quantité de langues. L’absence de toute référence à la langue dans les discussions sur l’identité montre le mépris des responsables pour tout ce qui est culturel.

O. M. – J’aimerais vous demander votre sentiment sur une question qui est revenue en force récemment et qui concerne l’origine du langage. À la fin du XIXe siècle, la Société de Linguistique de Paris a statué sur la question en disant que l’origine du langage n’était pas un problème de linguistique. Aujourd’hui des linguistes comme Merrit Ruhlen reposent le problème de l’origine du langage.

J.-C. C. – À la fin du XIXe siècle, la SLP éliminait la question pour éviter toute discussion, religieuse surtout, sur les origines. L’anthropologie a fait énormément de progrès, mais l’origine du langage est le lieu de beaucoup de points d’interrogation, une fois relativisées les hypothèses de Leroi-Gourhan, une fois constaté que l’archéologie ne nous éclaire guère sur ce point. Les linguistes comme Merrit Ruhlen procèdent par induction à partir de ce qu’on sait sur les langues primitives ; et renforcent les hypothèses sur les déplacements des langages en suivant à la trace les ambulations des génomes. Ruhlen traque la fondation du langage, mais ses constructions laissent dans un nuage opaque l’origine même de l’homme et de sa parole. À l’instar du télescope Hubble, capable de photographier des grappes de galaxies proches de la création du monde, mais qui laisse dans le mystère cette origine même. Tout cela est quand même très excitant !...

Omar Merzoug