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Article publié dans le n°1075 (01 janv. 2013) de Quinzaines

Les jurés du prix Louis-Delluc ont donc rendu leur verdict, en décernant leurs lauriers à Benoît Jacquot pour ses "Adieux à la reine". Faute d’avoir eu le temps de voir le film lors de sa sortie en mars dernier, et, honte sur nous, faute d’avoir eu envie de le voir ensuite, nous devons croire sur parole nos confrères – un conclave réunissant tant de gens raisonnables ne peut tout à fait se tromper. Et peut-être le film est-il réellement plus puissant que "Amour" de Haneke, plus flamboyant que "Holy Motors" de Carax, plus construit que "De rouille et d’os" d’Audiard, plus vertigineusement ludique que "Vous n’avez encore rien vu" de Resnais. On ne demande qu’à en être convaincu – que Jacquot entre dans le groupe des auteurs que l’on fréquente avec appétit sera la découverte de l’année. Mais remercions le jury pour le prix du premier film à "Louise Wimmer" de Cyril Mennegun, révélation véritable saluée comme telle ici il y a tout juste un an (QL n° 1 052).

LAURENT CHOLLET

CINÉPHILES DE NOTRE TEMPS

Coffret 6 DVD, éditions Potemkine

 

Freddy Buache

Coffret 2 DVD, Cinémathèque suisse

Les jurés du prix Louis-Delluc ont donc rendu leur verdict, en décernant leurs lauriers à Benoît Jacquot pour ses "Adieux à la reine". Faute d’avoir eu le temps de voir le film lors de sa sortie en mars dernier, et, honte sur nous, faute d’avoir eu envie de le voir ensuite, nous devons croire sur parole nos confrères – un conclave réunissant tant de gens raisonnables ne peut tout à fait se tromper. Et peut-être le film est-il réellement plus puissant que "Amour" de Haneke, plus flamboyant que "Holy Motors" de Carax, plus construit que "De rouille et d’os" d’Audiard, plus vertigineusement ludique que "Vous n’avez encore rien vu" de Resnais. On ne demande qu’à en être convaincu – que Jacquot entre dans le groupe des auteurs que l’on fréquente avec appétit sera la découverte de l’année. Mais remercions le jury pour le prix du premier film à "Louise Wimmer" de Cyril Mennegun, révélation véritable saluée comme telle ici il y a tout juste un an (QL n° 1 052).

Le Delluc clôt l’année et lance la période rituelle des classements et des prix, qui vont nous occuper les trois prochains mois. Opérations qui n’ont d’autre vertu, outre de nourrir le buzz sur Internet, que financière : les nominations et médailles ont une valeur marchande précise et l’on peut comprendre que les industriels soient accrochés à des récompenses qui vont faire sonner les tiroirs-caisses. Mais on a peine à croire que le public y trouve de l’intérêt, au-delà de l’information à obsolescence immédiate, évacuée aussitôt que consommée : combien d’entre nous se souviennent de l’Oscar de l’interprétation masculine ou du César de la musique de 2009 ?

Il ne s’agit pas de ronchonner contre le cours des choses. Les oscars existent depuis 1928, le Delluc depuis 1937, les césars depuis 1976, on a eu le temps de s’y faire. Il s’agit simplement de manifester de l’agacement devant l’aggravation du conditionnement : depuis des mois, les « réseaux » bourdonnent de bruits de coulisses à propos de la future liste des candidats au raout hollywoodien de fin février. Vite, vite, que l’on puisse passer à l’attente angoissée des sélectionnés pour Cannes. La multiplicité des canaux a affolé la machinerie, et il y a guère d’espoir que la situation s’améliore ; au contraire.

Au moins a-t-on connu une autre époque. Notre première réaction à la vision des six heures documentaires réunies par Laurent Chollet, Cinéphiles de notre temps, vues épisode par épisode sur la chaîne Ciné+Classic, est d’une banalité révoltante : « comme le temps passe vite ». 1960, c’était hier. Pourtant, ils ont vieilli – souvent bien, d’ailleurs –, les témoins qui passent sur l’écran, nos ex-fringants compagnons de la parenthèse enchantée, entre Cinémathèque de la rue d’Ulm, mardis soir du Studio-Parnasse et expéditions en territoire belge à la poursuite du chef-d’œuvre inconnu en version originale. Ainsi, nous écrivions la légende dorée de la cinéphilie et nous ne le savions même pas, uniquement guidés par la boulimie de la découverte. Il faut reconnaître que les découvertes étaient alors succulentes. Le remarquable travail effectué, au lendemain de la guerre, par les nombreux ciné-clubs – seule façon de constituer une mémoire du cinéma autrement peu accessible – avait eu pour conséquence imprévue d’accentuer le fossé entre un cinéma respectable, qui donnait à penser et à écrire, et un cinéma populaire, peu fréquentable et mal reconnu. Le cinéma de genre, films noirs, fantastiques, westerns, péplums – le terme de « cinéma bis » date de cette époque – n’avait pas, sauf exception notable, droit aux salles honnêtes. Et les amateurs de marges devaient aller chercher leur butin là où il se cachait.

D’où cette floraison, entre 1961 et 1964, de ciné-clubs atypiques, Nickel-Odéon ou Ciné qua non, parmi dix autres, qui allaient dénicher des copies de films oubliés ou inconnus, sans oublier les projections en 16 mm, pour petit cercle d’initiés, organisées chez les amateurs bien logés, dans une atmosphère de complot contre l’ordre courant qui galvanisait les énergies. L’attitude prête à sourire aujourd’hui, mais c’est grâce à ces sectateurs que bon nombre de cinéastes alors méprisés, Tod Browning, Douglas Sirk, Jacques Tourneur, Edgar G. Ulmer, Allan Dwan, Terence Fisher, Mario Bava, sont désormais admis comme des auteurs dignes de rétrospectives officielles ou de coffrets DVD. La cinéphilie de ce temps était construite sur la rareté et donc l’obligation de tout voir : rater un film signifiait des années d’attente avant une nouvelle projection hypothétique. L’arrivée en 1976 des cassettes vidéo a sifflé la fin du jeu : à partir du moment où un titre n’était plus l’objet d’un désir longtemps suspendu mais pouvait être acheté à la boutique du coin, la pratique collective a évolué et le paysage intérieur basculé.

Laurent Chollet a voulu tout couvrir, des années quarante à nos jours. Les périodes sont pourtant bien différentes, et les points peu communs entre les créateurs d’Objectif 49 et un cinéphile d’aujourd’hui (si le terme signifie encore quelque chose) : cinq heures pour retracer les années 1945-1965, une heure pour relier 1965 à 2012 – on sent que le sujet s’est aminci. Il a su frapper aux bonnes portes et interroger les bonnes personnes, en utilisant des documents d’époque pour faire intervenir des fantômes choisis : si les images d’Henri Langlois ne sont pas rares, en revanche, il a su dénicher des traces de figures aussi importantes que Jean-Louis Chéray, programmateur de ce lieu d’élection que fut le Studio-Parnasse, ou du poète Yves Martin, rôdeur sans égal des salles sine nobilitate.

Il s’agissait là d’une cinéphilie liée à Paris, seule ville au monde capable d’offrir une telle richesse de choix (plus de 300 salles en 1960). Il n’en était pas de même à Lausanne, cette ville, selon Cingria, « terriblement mystérieuse (1) », lorsque Freddy Buache y découvrit le cinéma, au milieu des années quarante. Ce qu’il nous raconte, au fil des quatre documentaires que contient le coffret (deux signés Michel Van Zele, 2007 et 2012, l’un Fabrice Aragno, 2012, le dernier Marie-Madeleine Brumagne, 1969), tient de l’illumination derrière le pilier de Notre-Dame : il visite, seul, l’exposition présentée en septembre 1945 par la Cinémathèque française, voit Un chien andalou, croise Langlois qui le convie à une projection, le soir même, d’un film de Grémillon présenté par l’auteur. On pourrait plus mal commencer. La suite appartient à l’histoire des cinémathèques européennes d’après-guerre, et à ses pionniers, Jacques Ledoux à Bruxelles, Maria Prolo à Turin, Raymond Borde à Toulouse : Buache fonde la Cinémathèque suisse en 1950, commence à rassembler des copies, devient, comme ses confrères, commis voyageur en cinéma, portant la bonne parole d’une projection à l’autre, crée une collection aux éditions L’Âge d’Homme, où il publiera une quinzaine de ses propres ouvrages parmi une quarantaine d’autres, dirige le festival de Locarno, obtient dans le Palais des festivals de Cannes l’exclusivité de l’occupation du premier fauteuil du premier rang à droite, etc. Avant qu’il n’en devienne président d’honneur en 1996, il fut accusé de gérer la Cinémathèque de « façon poétique », magnifique reproche pour quelqu’un qui a croisé deux des écrivains suisses les plus considérables du dernier siècle, Cingria et Gustave Roud – le livret d’accompagnement offre une superbe photo de ce dernier, coiffé de son fameux béret.

L’activité de Freddy Buache s’est toujours placée du côté de la découverte et du rassemblement. C’est grâce à lui que fut connu Daniel Schmid, dès Cette nuit ou jamais (1972), grâce à lui que le jeune cinéma suisse – Michel Soutter, Alain Tanner, Claude Goretta, Yves Yersin – trouva un écho au-delà de ses frontières. Certes, nous ne partageons pas toutes ses dilections, et tant que nous n’en aurons pas trouvé la bonne clé, nous ne franchirons pas le seuil de l’univers de Jean-Marie Straub, pour qui il professe une admiration sans faille ; comme nous persisterons à piétiner, dans l’attente de la lumière de la révélation, sur le trottoir devant chez Godard (qui lui a, par ailleurs, dédié un très beau court métrage, Lettre à Freddy Buache (2)). Un Godard que l’on voit passer à plusieurs reprises, avec d’autres figures remarquables, tels Michel Contat ou Jacques Chessex. À la fin du film de Fabrice Aragno, juste avant que la caméra d’Yves Yersin ne s’envole pour le superbe travelling aérien de ses Petites Fugues (1979), Buache confie que son plaisir est d’« être parvenu parfois à échapper à l’existence ». Certes. Mais on ne peut que se féliciter qu’il soit également souvent resté parmi nous.

  1. In Impressions d’un passant à Lausanne, mars 1932.
  2. Notons que, outre leur commune admiration pour Straub, l’attitude de Buache est identique à celle de Louis Seguin, qui, après avoir assassiné les premiers films de JLG, en devint un fervent défenseur.
Lucien Logette

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