A lire aussi

Certains paradoxes burlesques d'un sculpteur

Article publié dans le n°1077 (01 févr. 2013) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Sans cesse, sans répit, sans repos, le sculpteur Reinhoud d’Haese (1928-2007) invente des créatures agitées et difformes. Elles ne sont ni animales, ni vraiment humaines (1).
Nicole d'Haese
Reinhoud (1928-2007) Catalogue raisonné des sculptures (1993-2000) tome V
Sans cesse, sans répit, sans repos, le sculpteur Reinhoud d’Haese (1928-2007) invente des créatures agitées et difformes. Elles ne sont ni animales, ni vraiment humaines (1).

Ces créatures peuvent avoir des becs, des trompes, des groins, des oreilles étranges, des griffes, des pattes massives ou très sveltes, des genoux humains, des pinces, des doigts qui sont des peignes ou des dagues, des angles aigus, des épines, des formes précises et indéfinissables. Elles tournoient comme des tourbillons. Elles se tordent. Elles sortent des coquilles. Elles se plient et se déplient. Elles ricanent souvent. Elles hurlent. Parfois, elles sourient. Certaines sont bavardes ; d’autres boudent. Quelques-unes sont prétentieuses, arrogantes ; d’autres sont réservées, distantes. Souvent, elles sont agressives, provocatrices, malicieuses. Parfois, elles sont désarmantes, douloureuses et attendrissantes. Elles peuvent parfois troubler, inquiéter.

Reinhoud fait ses débuts, d’abord, à Bruxelles, chez un orfèvre, puis il fréquente l’École nationale supérieure d’architecture et des arts décoratifs de Bruxelles ; il y apprend le travail du métal en sculpture. En 1950, il est l’ami de Pierre Alechinsky, du poète Christian Dotremont, de l’anthropologue Luc de Heusch, de l’écrivain excentrique Hugo Claus. Luc de Heusch le considère comme un marteleur de fer, un tordeur de cuivre, un soudeur, un peu hercule. Il emploie le laiton, l’étain, le maillechort, le « demi-rouge », l’argent, plus tard la céramique (en 1999), le verre (Murano). Et, à toutes époques, il manipule la mie de pain et sculpte des milliers d’hybrides espiègles.

Amoureux de la littérature, il découvre les titres inattendus et poétiques de ses sculptures. Il énonce des maximes paradoxales et sarcastiques : « Un malentendu peut en cacher un autre. La monotonie même perd de sa monotonie. Il faut dépasser le possible. Il faut réajuster le glissement de la pensée. Finissons-en avec la raison ! Le sérieux n’exclut pas l’enthousiasme. Chaque instant est une émotion. Il faut savoir être insatisfait. On peut transiger avec la réalité. Il est défendu de chasser l’écossais, même le dimanche. Tout le reste est dans votre tête. On peut entrebâiller les grands principes. On voit des choses dont la beauté enveloppe une absence. On a traqué les prémices de l’intelligence jusque dans le cerveau des araignées et des limaces. Je suis parti de rien, je suis arrivé nulle part, et tout seul… Il faut se garder de toute conclusion. » Reinhoud donne à voir les « péripéties de la vie », des « complications dans l’imprévisible », « un étonnant assortiment d’apparences », « l’éblouissant éclat du recommencement », des « sornettes exquises », des nuances déplacées.

Tu écoutes les confidences hétéroclites de ces créatures contradictoires : « j’ai une inégalable capacité de mentir » ; « Ne comptez pas sur moi pour céder à la morosité ambiante » ; « Ma patience est faite de mille impatiences » ; « J’ai envie de changer de paysage sexuel » ; « Je ne suis pas résigné, j’ai simplement changé de camp » ; « J’ai aussi un vrai goût pour le naufrage » ; « Vous voudriez que ma vie ait un sens ? » ; « Pour ou contre, il faut que je prenne parti » ; « Toutes mes occupations consistent à perdre mon temps » ; « Je fais tous mes efforts pour penser le moins que je peux ».

Les êtres étranges de Reinhoud sont proches des monstres de Bosch et de Brueghel, de Goya. Ils parlent comme les personnages de Jarry, d’Ionesco, de Jean Tardieu, comme ceux des aventures d’Alice au pays des merveilles, comme ceux de Rabelais et de Lautréamont… En 2010, l’écrivain Frédéric Baal écrit : « Des êtres de dérision et de déraison, animés d’une pétulance et d’une fougue peu communes, n’en ont jamais fini avec l’inquiétude qui les tenaille, et tenaille leur époque. » Reinhoud perçoit le rictus des êtres à la fois fantastiques et proches de nous, leur gouaille. L’imagination est « débridée ».

Chez les créatures fantasques de Reinhoud, les traces des soudures visibles, faites par le chalumeau, sont des morsures, des blessures, des meurtrissures, des froissements, des suintements, des stigmates. Forgeron subtil et ironique, Reinhoud t’offre les reflets polis et capricieux de ses sculptures.

  1. À plusieurs reprises, La Quinzaine littéraire a observé les sculptures de Reinhoud (nos 544, 867, 913, etc.).
Gilbert Lascault