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Camus, Pia et Nadeau journalistes

Article publié dans le n°1093 (16 nov. 2013) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Yves-Marc Ajchenbaum
Combat 1941-1974. Une utopie de la Résistance, une aventure de presse (Folio Histoire)
Albert Camus
A combat. Editoriaux et articles 1944-1947 (Folio Essais)
La reparution au format « poche » de ces deux ouvrages très complets nous concerne, ici à La Nouvelle Quinzaine littéraire, pour au moins deux raisons. Au fil de l’histoire du...

La reparution au format « poche » de ces deux ouvrages très complets nous concerne, ici à La Nouvelle Quinzaine littéraire, pour au moins deux raisons. Au fil de l’histoire du mouvement de résistance « Combat », actif en zone Sud sous l’occupation nazie, et du journal qui en est issu, d’abord clandestin puis public dès la Libération de Paris, journal quotidien qu’Albert Camus dirigea un temps avec Pascal Pia, et où il publia nombre d’éditoriaux et d’articles, ce sont la vie et les problèmes d’un organe de presse original dans sa conception que nous retrouvons. Dans l’ordre : constituer ou non une « entreprise » ; rassembler des capitaux et en établir clairement l’origine ; savoir à qui appartient le titre (dans notre cas, aux héritiers de Maurice Nadeau, ses enfants ; à Combat, c’était moins clair : au mouvement de résistance qui portait ce nom, ou à l’équipe qui avait fait le renom et la qualité de ce journal ?) ; apurer les comptes, solder les dettes, échapper à la mainmise d’un financier (Combat finit par tomber sous celle de Henri Smadja, qui voulait avoir un journal, et qui se suicida le 14 juillet 1974 lorsqu’il comprit que l’aventure était terminée – voir le portrait assez féroce que trace de lui Nadeau dans Grâces leur soient rendues, Albin Michel, 1990) ; choisir une équipe de direction, un directeur, un rédacteur en chef : à Combat Camus donnait son talent littéraire, son éloquence vibrante mais contenue, son sens de l’engagement moral, et l’essentiel de son temps ; Pascal Pia, semble-t-il, était le vrai rédacteur en chef, laconique, poète et malicieux, et au fond ultrasensible, choisissant les articles, faisant appel à de nouveaux talents, exerçant son esprit critique acéré et sa culture littéraire. Payer correctement et régulièrement les piges des contributeurs : vint un temps, au Combat de Smadja, où le patron, selon ses dires, utilisa des « petits jeunes gens ravis d’avoir leur nom dans le journal »… Et, autre tâche, ouvrir le journal à toutes sortes de collaborateurs extérieurs : à Bernanos, Mauriac, Henri Calet, André Breton, René Char, Kateb Yacine, Raymond Aron, Sartre, à tant d’autres...

Vie de la presse, et vie de ses journalistes : ces ouvrages nous rappellent aussi que c’est dans ce Combat-là, de 1946 à 1951, que le jeune Maurice Nadeau, appelé par Pascal Pia, commença son étonnante aventure de journaliste, de critique littéraire ouvert aux formes d’écriture les plus diverses, pourvu qu’elles manifestent une liberté et suscitent celle du lecteur : Lautréamont, Césaire, Artaud, Prévert, Sartre, Michaux, Bataille, Blanchot, Barthes, l’ex-fasciste Malaparte, Céline le banni, et tous ces écrivains étrangers qui ont élargi nos horizons, en particulier le sulfureux Henry Miller, ou Pasternak traduit par Armand Robin. Pour nous, l’héritage est intimidant.

Entre Pascal Pia et Maurice Nadeau, l’amitié et la confiance furent durables, malgré d’évidentes divergences politiques. En revanche, de Camus à Nadeau, il semble que le courant n’ait jamais passé. D’ailleurs Nadeau n’est arrivé au journal qu’après que l’auteur de L’Étranger avait cessé d’en assumer la direction. Néanmoins, à lire les éditoriaux et les articles de ce dernier, avec leur gravité souvent solennelle, leur ton de « jeune maître qui a des clartés sur tout », selon l’expression inévitablement assassine de François Mauriac, on comprend que Nadeau se soit tenu à distance, arc-bouté sur son humour, l’ouverture de ses goûts, son travail modeste, son renoncement à faire une oeuvre.

Pierre Pachet

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