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« C’est la Nature qui rend les coups »

Article publié dans le n°1223 (01 févr. 2020) de Quinzaines

Squier : Je ne sais absolument rien. Voyez-vous - le problème avec moi c’est que j’appartiens à une race en voie d’extinction. Je suis l’un de ces intellectuels. Gaby : Ça veut...

Squier : Je ne sais absolument rien. Voyez-vous - le problème avec moi c’est que j’appartiens à une race en voie d’extinction. Je suis l’un de ces intellectuels.

Gaby : Ça veut dire que vous avez des méninges. Je le vois bien.

Squier : Oui des méninges, mais nulle part où aller. Du bruit, mais sans un son. De la forme mais sans substance. Avez-vous jamais lu The Hollow Men ?

Gaby secoue la tête négativement.

Squier : C’est mieux ainsi. C’est décourageant, parce que c’est vrai. Cela parle des intellectuels, qui imaginaient avoir conquis la Nature. Ils l’ont bétonnée, et ont utilisé son eau pour irriguer les déserts. Ils ont construit des monstruosités canalisées pour venir à bout de sa résistance. Ils l’ont enveloppée de cellophane et l’ont vendue dans les supérettes. Ils étaient si sûrs de l’avoir domptée. Et maintenant - avez-vous compris ce qui cause le chaos du monde ?

Gaby : Non.

Squier : Eh bien, je suis probablement le seul humain en vie aujourd’hui qui puisse vous le dire… C’est la Nature, qui rend les coups. Pas avec le vieil arsenal - les inondations, les pestes, les fléaux. Eux nous pouvons les maîtriser. Elle se venge avec d’étranges instruments appelés névroses. Elle afflige délibérément l’humanité de la pétoche. La Nature nous prouve qu’elle ne peut être vaincue - pas par ceux de notre genre en tout cas. Elle reprend le monde aux intellectuels, et elle le rend aux singes.

Ce qui précède est un extrait de The Petrified Forest, une pièce de l’Américain Robert Emmet Sherwood, publiée et jouée pour la première fois en 1935.

Ce dialogue est bien entendu encore d’actualité, à ceci près que nous devrions impérativement mentionner deux des armes appartenant à ce que Sherwood qualifiait de « vieil arsenal » de la Nature : la chaleur en hausse et la montée des eaux.

L’action se déroule au centre de la Forêt pétrifiée de l’Arizona, un désert constellé en effet de troncs d’arbre fossilisés. Et la scène se passe dans une combinaison de station-service et de café-restaurant dans leur figure la plus élémentaire. Comme l’avoue Gaby, qui y est la barmaid, la spécialité du jour c’est le hamburger, tous les jours. Squier est un routard suicidaire et, à part un gangster prenant un mauvais coup de fusil, il sera d’ailleurs le seul dans la pièce à y laisser la peau. Gaby, rêve de revoir un jour sa ville natale : Bourges où sa mère s’en est retournée. Repoussant les avances du pompiste, un beau gosse baraqué, elle se console du mal du pays en lisant François Villon. C’est Squier qui, en lui endossant en douce son assurance-vie alors qu’elle est en cuisines, lui offrira à titre posthume le moyen de réaliser son rêve : voir Paris.

Dans le film qui fut tourné en 1936 à partir de la pièce, l’écran de fin apparaît alors que Gaby achève la récitation de la Ballade pour Robert d'Estouteville de Villon :

Si ne perds pas la graine que je sème
En votre champ quand le fruit me ressemble.
Dieu m'ordonne que le fouïsse et fume ;
Et c'est la fin pour quoi sommes ensemble

Dans ce film d’Archie Mayo, Squier est interprété par Leslie Howard, qu’Autant en emporte le vent rendra fameux trois ans plus tard, Gaby, c’est Bette Davis, la star hollywoodienne incontestée de ce milieu des années trente, et le chef des gangsters, c’est Humphrey Bogart, dont ce sera le premier grand rôle, à l’insistance d’ailleurs de Howard : ils étaient partenaires dans la pièce au théâtre l’année précédente.

The Hollow Men auquel Squier fait allusion est un poème de T. S. Eliot : les hommes creux, au sens où un arbre est creux. Son vers le plus fameux est le dernier : « C’est ainsi que prend fin le monde : pas sur un boum mais sur un geignement ».

Robert E. Sherwood, le dramaturge, est un curieux personnage, né dans la très haute bourgeoisie à New Rochelle dans l’état de New York, un insolent qui abandonnera ses études à Harvard. Auparavant la prépa prestigieuse où il étudiait lui avait refusé son diplôme, ce qui n’avait pas empêché ses camarades de faire de lui leur chef de promotion et de lui confier le soin de prononcer le discours de fin d’année. Un géant, dont l’armée US ne voulut pas à la conscription de 1917, ce qui le conduisit à s’engager dans l’armée canadienne. L’expérience du front en Europe, où il fut blessé, fit de lui un antimilitariste et un pacifiste convaincus. Il opéra un revirement en 1940 et publia alors ce qui est considéré comme son chef-d’œuvre : There Shall Be No Night, il n’y aura pas de nuit, des mots empruntés à l’Apocalypse de Jean. L’action s’en déroule en Finlande, de 1938 à 1939, au moment de l’invasion russe. La famille d’un jovial Prix Nobel de médecine, dont nous partageons l’intimité au premier acte, sera ensuite décimée.

Sherwood fut la plume de Franklin Roosevelt durant sa présidence ; il obtiendra le prix Pulitzer pour l’ouvrage où il relate cette expérience. Sa notoriété aux yeux du grand public lui vint en 1946 grâce à un film de William Wyler dont il serait le scénariste : The Best Years of Our Lives, nos plus belles années. L’histoire, inspirée très librement d’une nouvelle en vers blancs du correspondant de guerre MacKinlay Kantor, est celle de trois combattants dans les jours qui suivent leur retour du champ d’honneur.

Il y a Al (Fredric March), le banquier qui réintègre sans grande difficulté sa famille, à ceci près qu’il ne reconnaît pas dans les adolescents qu’il retrouve, ses enfants d’autrefois, à quoi sa femme (Myrna Loy) répond, amusée, qu’elle a pourtant tenté de les lui conserver dans l’état où il les lui avait laissés ; il causera la révolution dans sa banque en s’insurgeant contre l’exigence de collatéral opposée aux anciens combattants pour le prêt qu’ils cherchent à obtenir pour un nouveau départ.

Il y a Fred, capitaine dans l’US Air Force, un brave gars qui retrouve son épouse (Virginia Mayo), alors que celle-ci a désormais des ambitions plus hautes que celles auxquelles son mari peut raisonnablement aspirer ; Fred bouleversera néanmoins le cœur de la fille adolescente d’Al.

Il y a enfin Homer, le marin qui n’a plus à la place des mains que deux crochets et qui ne se résout pas du coup à renouer avec sa fiancée qui, à nos yeux émerveillés, se métamorphosera en sainte ; Homer fera involontairement perdre son boulot à Fred quand il semoncera un malappris tonnant que les anciens combattants sont des pigeons qui se sont vainement fait étriper en combattant Allemands et Japonais alors que le véritable ennemi, « c’est les Cocos », et que Fred s’interposera.

Ce qui nous est dit et montré, c’est que si nous éprouvons bien, nous humains, « une excitation d’ordre sexuel au spectacle d’un pouvoir dévastateur » (There Shall Be no Night), nous savons aussi comment rebâtir, la recette nous étant connue : la puissance de l’amour dans ses multiples expressions.

The Best Years of Our Lives de William Wyler, qui nous donnera aussi par la suite Vacances romaines (1953), Ben-Hur (1959) et Funny Girl (1968), récoltera sept Oscars, dont un pour Sherwood en personne. Jeté à la face d’une nation qui s’était fait une raison de l’absence de ses troupes et ne savait qu’en faire à leur retour, ce film à la fois brutal dans son message et chaleureux dans la personne de chacun de ses protagonistes, servira de thérapie collective à l’Amérique, où il fera d’ailleurs un tabac, pulvérisant le record des entrées. Au Royaume-Uni, il demeure encore aujourd’hui le 6e film le plus vu.

Dans la préface de There Shall Be No Night, Sherwood écrivait en son propre nom d’autres mots aussi puissants que ceux qu’il avait mis dans la bouche de son routard poète et philosophe cinq ans auparavant :

« Je suis convaincu que l’homme dans sa nouvelle prise de conscience peut trouver les moyens de sa rédemption. Nous sommes conscients de nos échecs passés. nous sommes conscients des périls présents. Nous devons être conscients du caractère illimité de nos futures opportunités. Comparés aux générations venues avant nous dans l’histoire du monde nous sommes armés d’expériences plus amères, d’un savoir plus profond. Si nous sommes incapables de tirer parti de cette expérience et de ce savoir, alors l’histoire humaine prendra véritablement fin et nous pourrons revenir en arrière et retrouver l'oubli et la paix dans la boue d'où nous nous étions élevés ».

Le texte de cette préface est daté : « New York, le 13 septembre 1940 ». Face à d’immenses périls, nous nous inquiétons immanquablement de savoir si nous sommes à la hauteur de la tâche. Heureusement, la réponse apportée par les circonstances a jusqu’ici toujours été oui. Mais à chaque nouvelle catastrophe, au moment où les eaux se retirent enfin, c’est avec consternation que nous constatons que leur niveau a une fois de plus inexorablement monté.

Paul Jorion

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