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SAUVAGE

Mireille Calle-Gruber, Pascal Quignard
entretien du 17 septembre 2015

« Sauvage est un mot merveilleux, Mireille. Peut-être le plus beau mot que je sache et dont le contenu est le plus riche. Sauvage ne veut pas dire non domestiqué, féroce, cruel envers les autres, barbare par rapport à ce qui est civilisé, comme les lexicologues ont pris l’habitude de le définir. Le mot latin se décompose simplement : solus + vagus. À Rome est solivagus celui qui erre tout seul. Celui qui, aussitôt finie la saison des amours, préfère se retrouver seul et fait de sa solitude un territoire indérangeable.  Le vautour est sauvage. Le lynx erre seul. La "chouette effraie" vit seule, sédentaire, quinze ans durant, dans sa minuscule sphère de 80 m² qu’elle connaît, à l’oreille, de façon absolue. Du sanglier qui quitte sa "compagnie" notre langue dit merveilleusement qu’il devient "solitaire". Même chose pour le félin qui s’en va tout à coup de la maison où il a été recueilli : il s’ensauvage, il devient haret, il devient errant. Le mot sauvage s’oppose directement au Mitsein, à l’être ensemble, à tous les animaux qui aiment la vie en bandes, en meutes, en communauté, en hiérarchie, en troupe, en essaim. Les comportements de groupe sont prépsychotiques et gagnent irrésistiblement ceux qui s’en approchent à leurs paniques. Seule la sauvagerie cherche la paix, l’écart, la contemplation. Dans l’ordre arithmétique le sauvage constitue l’inquantifiable, ce qui ne suit ni la règle générale ni l’inclusion, ce qui fait exception à un nombre : ce qui va seul est sans multiple. Cette soli-vagance délivre l’imprévisibilité – c’est-à-dire le temps en personne. Dans la sauvagerie, ce n’est pas la violence qui intimide, mais la surprise qui confond. C’est ce qui surgit sans qu’on s’y attende. C’est l’unique ruse de fond que connaisse la nature. Le sauvage devance l’idée même de "cause" dans l’extériorité. C’est l’explosion originaire qui se poursuit dans le sauvage. Les "Planètes" en grec signifiaient les "Errantes". Les planètes sont comme les comètes du Jadis lancées du haut du ciel. Les éclairs dans le noir. Les attaques foudroyantes. Le sperme qui soudain jaillit "prend de court" le corps lui-même dans un instant extraordinaire de joie. La volupté animale et humaine est profondément solivagante. Les attacca à l’origine étaient des stratagèmes de carnivores. Les cornes des aurochs. Les bois des cerfs. La dentition. Les crocs. Les becs. Les serres. Ne laisser aucun temps entre la menace et l’assaut. Le faucon tue par le simple choc qu’il provoque en piquant sur sa proie. Il mange vivant, mais assommé. C’est le cœur de la musique. C’est ainsi que les attacca devinrent les premières mesures bouleversantes sous les doigts des musiciens. Enfin ce furent les splendeurs des incipit des livres ».

Mireille Calle-Gruber est écrivain et professeur des universités en littérature française et esthétique à la Sorbonne Nouvelle où elle dirige le Centre de recherches en études féminines et de genres / Littératures francophones (CREF&G/LF).
Anaïs Frantz est docteur en littérature. Elle enseigne la littérature, le cinéma et les féminismes français dans les universités américaines de Paris et donne un séminaire de master à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3. 

La Nouvelle Quinzaine Littéraire

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