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Bienvenue dans la décennie

Article publié dans le n°1006 (01 janv. 2010) de Quinzaines

 L’an dernier à pareille époque, nous nous abritions derrière la caution de Werner Herzog (rappelons sa sentence canonique : « Dans une année qui est un bon millésime pour le cinéma, il se produit cinq ou six bons films dans le monde, pas davantage »), pour constater que l’année écoulée était notable puisque, le bilan une fois établi, elle se soldait par au moins six grands films sur les plusieurs centaines (576 exactement) présentés durant les douze derniers mois. Que dire au seuil de janvier, sinon que les comptes de 2009, à l’aune du cinéaste, sont exceptionnels : il nous faudrait plus de deux mains pour énumérer tous les titres qui ont marqué cet exercice, d’une façon que l’on pense durable – même si aucun film n’est totalement à l’épreuve du vieillissement, comme on a pu le constater récemment avec certains Fellini dernière époque.

LÉA FEHNER
QU’UN SEUL TIENNE ET LES AUTRES
SUIVRONT

JÉRÔME BONNELL
LA DAME DE TRÈFLE

 L’an dernier à pareille époque, nous nous abritions derrière la caution de Werner Herzog (rappelons sa sentence canonique : « Dans une année qui est un bon millésime pour le cinéma, il se produit cinq ou six bons films dans le monde, pas davantage »), pour constater que l’année écoulée était notable puisque, le bilan une fois établi, elle se soldait par au moins six grands films sur les plusieurs centaines (576 exactement) présentés durant les douze derniers mois. Que dire au seuil de janvier, sinon que les comptes de 2009, à l’aune du cinéaste, sont exceptionnels : il nous faudrait plus de deux mains pour énumérer tous les titres qui ont marqué cet exercice, d’une façon que l’on pense durable – même si aucun film n’est totalement à l’épreuve du vieillissement, comme on a pu le constater récemment avec certains Fellini dernière époque.

Car on peut considérer comme mémorable une année qui aura permis de déguster, en vrac, les dernières productions (et pour certains leurs meilleures) de Michael Haneke, Marco Bellocchio, Jacques Audiard, Alain Resnais, Terence Davies, Quentin Tarantino, Jane Campion (Bright Star, dont la sortie est imminente), Terry Gilliam, sans oublier les outsiders Kornel Mundruczo (Delta), Samuel Maoz (Lebanon, Lion d’or vénitien, également à venir, et assurément un des films les plus époustouflants vus depuis longtemps) et quelques autres que l’on verra surgir dans les palmarès que les hebdomadaires ou mensuels ne vont pas manquer de publier (palmarès auxquels se surajoutera le bilan décennal que déjà certains proposent). Et le public paraît avoir perçu la qualité du programme proposé, puisque la fréquentation des salles atteint des pics inattendus – et la sortie d’Avatar de James Cameron ne devrait pas inverser la tendance.

Certes, ce public ne se dirige pas toujours du côté où l’on aurait aimé qu’il allât et il est plus facile de faire un triomphe à des produits calibrés aussi désolants que Le Petit Nicolas (Laurent Tirard) qu’à des premiers films comme Au voleur (Sarah Léonor), Samson and Delilah (Warwick Thornton, remarquable Caméra d’or cannoise) ou Un soir au club (Jean Achache), tous réduits en quelques semaines à des projections confidentielles. La curiosité n’est pas une vertu obligatoire. Au moins ces francs-tireurs trouveront-ils quelque consolation dans le fait que certains auteurs certifiés – Tsai Ming-liang (Visage), Rivette (36 vues du pic Saint-Loup), Dumont (Hadewijch), Jarmusch (The Limits of Control) – n’ont pas échappé à un naufrage inhabituel (mais, pour quelques-uns, justifié).

Craignons qu’il n’en soit de même pour le film de Léa Fehner, Qu’un seul tienne et les autres suivront, qui, quoique récompensé par le prix Louis-Delluc du premier film, souffre d’un handicap, celui de venir chasser sur les terres d’Un prophète, lui aussi lauréat du Louis-Delluc, côté canal historique. Il est difficile de s’inscrire contre des choix que, pour une fois, nous partageons pleinement. Mais les spectateurs qui se sont rendus en nombre au film d’Audiard auront-ils autant d’appétit pour une œuvre signée par une inconnue, située dans le même univers carcéral et interprétée par le même Reda Kateb au milieu d’acteurs sans renom (d’ailleurs remarquables, tels Marc Barbé et Vincent Rottiers) ? Il serait dommage qu’il en soit ainsi, car, derrière un titre intrigant mais dont les qualités d’appel sont minimes, Qu’un seul tienne… vaut le détour. Nous en avions tôt souligné l’intérêt, dès le 15 mai dernier (QL n° 992), en saluant la maîtrise d’écriture d’un scénario qui entremêle personnages et actions de façon inéluctable et en même temps étonnamment libre. Il ne s’agit pas d’une version en mineur du film d’Audiard, ni le propos ni la manière n’appartiennent au même registre. Léa Fehner n’a pas seulement réalisé un « film de prison » (1), mais d’abord un film dans lequel la prison est un élément dramatique qui sert de lien à ses trois destins parallèles, avec une justesse et une vraisemblance que l’on n’avait guère trouvées au cinéma, avant justement qu’Un prophète n’apparaisse. Le film risque donc d’être accusé de profiter de la vogue de celui d’Audiard, alors qu’il est le résultat d’un long travail personnel de visiteuse de prison et de quelques années d’écriture. Qu’un spectateur vienne et d’autres peut-être le suivront…

Dans cette même QL n° 992, nous évoquions, parmi nos découvertes d’œuvres encore sur le métier, Les Aventureux. Le film de Jérôme Bonnell a changé de titre, il est devenu La Dame de trèfle, et parviendra dans les salles à la mi-janvier. Une vision récente n’a pas altéré le souvenir que nous en gardions, au contraire. Si le nouveau titre déplace le projecteur vers la seule Argine, alors que l’ancien faisait du couple frère-sœur des héros indissociables, l’impact du film demeure aussi puissant. Pas de prison ici, sinon son ombre, qui terrorise les personnages masculins, récupérateur de ferraille à la petite semaine, pégriot en cavale ou costaud de village, et qui, pour y échapper, courent en rond comme des hamsters en cage. Mais un autre univers carcéral, celui de la maison où Malik Zidi (Aurélien) et Florence Loiret Caille (Argine) nichent comme jadis les enfants terribles de Cocteau et Melville. Celui du bistrot-rock du village, seul lieu collectif où s’écrase en permanence toute la jeunesse de ce paysage perdu non situé (l’Eure-et-Loir ?). Celui de la solitude dans laquelle Aurélien se débat après le meurtre de son complice Jean-Pierre Darroussin. Celui de la (fausse) disponibilité d’Argine, prête à toutes les rencontres sexuelles. Bonnell n’a pas changé ses motifs – toujours ses personnages inachevés, en attente ou en transit, mis en place dès Le Chignon d’Olga, son long métrage initial (2002) et que les suivants, Les Yeux clairs (2004) et J’attends quelqu’un (2006) ont développé –, il a simplement changé son orchestration. À la durée suspendue qui régnait sur la maison de Serge Riaboukine dans Olga, aux rapports empathiques qui liaient Nathalie Boutefeu à son frère Serge Citti dans Les Yeux, à la chaleur des silences entre Darroussin et Florence Loiret Caille dans la superbe ultime séquence de J’attends, à toute cette succession de moments modulés, succèdent un temps ramassé en quelques jours, des ambiances tendues, des séquences vibratoires construites comme des happenings, une violence brutale (les deux meurtres sont particulièrement éprouvants) – sans que rien ne soit perdu de l’ancienne partition. Les relations entre Argine et ses trois hommes – son frère, son amoureux Marc Citti et son amant Marc Barbé – sont intenses, toutes en pointes et en instants critiques instables à la chute imprévisible, caresses ou poignard, gifle ou baiser, les unes et les autres aussi justifiés. Bonnell s’appuie sur des acteurs fidèles dès l’origine, et qui, en osmose, jouent à leur meilleur, et les nouveaux élus, comme Zidi ou Barbé, sont au diapason – on appréciera les variations du dernier nommé, dans un rôle proche de celui qu’il tient dans le film de Léa Fehner.

Quatre titres au compteur en huit ans, quatre bornes qui délimitent un univers cohérent dont la petite musique ne doit qu’à lui-même : Jérôme Bonnell est un des auteurs du jeune cinéma français sur lequel on peut parier sans trop de risques. En outre, garantie d’une pensée honnête, il n’a pas « la carte » : aucun de ses films n’a été encensé par cette partie de la critique pâmée qui fait les réputations parisiennes. On peut donc s’y rendre en toute confiance.

1. Le sujet est aussi vieux que le cinéma (L’Affaire Dreyfus, de Méliès, date de 1899), mais connaît, signe des temps, un furieux renouveau : l’index thématique de L’Annuel du cinéma répertorie 3 titres dans les films sortis en 2004, 6 en 2005, 9 en 2007, 14 en 2008. Pas encore de chiffres pour 2009, mais guère de signes d’essoufflement, au contraire, entre documentaires et fictions.

Lucien Logette