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« Aux heures où j’écrivais ce livre, j’avais disparu ». Entretien avec Nathan Devers

Dans cet entretien, le jeune auteur Nathan Devers nous présente son premier roman et répond à quelques questions sur son écriture.
Nathan Devers
Ciel et terre
Dans cet entretien, le jeune auteur Nathan Devers nous présente son premier roman et répond à quelques questions sur son écriture.

Velimir Mladenović : Vous avez parlé plusieurs fois de votre prénom. Pourquoi le prénom est-il important dans la vie et dans la littérature ?

Nathan Devers : Ciel et terre est une tentative pour faire imploser l’identité d’un homme. Dans ce roman, j’ai voulu montrer comment se décomposent les éléments dont est constituée une personne : sa biographie, bien sûr, son orientation sexuelle, ses pulsions politiques ou sociales, la configuration de ses goûts et celle de ses dégoûts. J’ai essayé, à travers ce livre, de décrire l’horizon des choses auxquelles un individu ne peut que consentir : la perspective de sa mort, et le cachot de sa naissance. À cet égard, le prénom est une entité paradoxale. Par ce mot, les hommes se reconnaissent entre eux, s’identifient, s’appellent, s’adorent ou se détestent. Et pourtant, personne n’a choisi le sien. Quelle image plus frappante de notre condition ? Entre les hommes et eux-mêmes, il y a l’interstice d’un nom. Ou plutôt des noms, toujours pluriels, toujours en lutte les uns contre les autres : ceux que les parents donnent à leurs enfants, ceux que les familles charrient de génération en génération, mais aussi les surnoms par lesquels nous désignons nos amis… Tout un petit dictionnaire qui nous colle à la peau. J’ai essayé, dans Ciel et terre, de montrer ce qui détermine une existence avant qu’elle ait pu mener sa propre expérience. Comme s’il s’agissait de cartographier le paysage originaire sur lequel nous essayons, en crabe (et même « tout crabe baveux », comme l’écrivait Céline dans Mort à crédit), de tracer nos chemins de vie.

Votre question porte, plus largement, sur la place des prénoms dans l’existence et dans la littérature. Il est vrai qu’il y a lieu de différencier prénoms et noms de famille : les premiers sont choisis par les parents au moment où leur enfant fait son entrée dans le monde, les seconds sont transmis à travers les siècles. Le prénom résulte d’un acte de nommer ; le patronyme, quant à lui, semble avoir une origine cryptée, indécise, introuvable. Pendant que j’écrivais Ciel et terre, j’avais sur mon bureau le Traité d’anthroponymie française d’Albert Dauzat, qui énumère tous les noms de famille français et retrace leur signification. Je ne m’étais pas procuré ce livre dans l’esprit de nourrir mon roman, mais je pense que sa lecture m’a habité d’une étrange façon. Ce qui est profondément troublant avec les patronymes, c’est la disproportion entre la légèreté de leur création (« Legros » désignait la corpulence de celui qui fut le premier à s’appeler ainsi, « Dupont » le pont près duquel il habitait, etc.) et la portée infinie de leur nomination. D’où le malaise : les noms de famille sont des noms propres qui n’ont précisément rien de propre, et dont la tendance va au contraire vers l’expropriation de soi. S’il est vrai que chacun prend part à la recréation du monde en choisissant le prénom de son enfant, je ne sais pas s’il y a un acte plus littéraire que celui de se méfier de son nom de famille.

V. M. : Le personnage central de votre roman est Léonard, qui habite face au cimetière. D’où vient cette fascination pour ce lieu ?

N. D. : Je ne sais pas s’il y a lieu de parler de fascination. Mais le cimetière est la réponse que le monde exhibe à la question de savoir ce qu’il y a après la mort. En l’occurrence, on y trouve des pierres. Le cimetière est un lieu où nous projetons, en bloc, toutes nos illusions, nos espérances et nos craintes, mais qui, par la simplicité même de sa présence, expose nos passions à un silence définitif. Le cimetière est la définition du silence : celle (et celui) que la terre renvoie sans cesse au ciel.

Le cimetière est, en effet, un point de rendezvous où le ciel et la terre configurent leur dialogue. Quand Léonard décrit des sépulcres, quand il observe une inhumation, on ne sait jamais s’il assiste à une montée vers le ciel ou à un retour vers les mâchoires de la terre. En fait, il a l’impression que les hommes plongent dans leur caveau la tête baissée vers les étoiles. Et les tombes, quant à elles, s’alignent les unes à côté des autres, exactement comme les immeubles se juxtaposent sur le terrain de la ville. Car Léonard, en vivant face au cimetière d’Auteuil, découvre que le cimetière n’est pas seulement une version miniature de la ville, mais son image la plus glaçante. Qu’il n’est pas le lieu où s’achève la vanité, mais le champ de bataille où elle commence. Et tout au long du roman, Léonard aura l’occasion d’être le témoin de la guerre impitoyable que se livrent les morts – et de leurs obsessions furieuses : laisser une trace de son passage, faire bonne impression, être plus imposant que le mort d’à côté… Ce combat, en un sens, a quelque chose de pathétique : tout le monde finit perdant. Mais à force d’en être le spectateur, Léonard comprend qu’il ne peut pas vivre en fermant les yeux, comme si de rien n’était. Il y a parmi ces tombes un ineffable secret, une question impossible à formuler. Bref, une nuit qui recouvre tout, et dont le jour lui-même n’est qu’une parenthèse.

V. M. : Pourriez-vous nous dire qui est Léonard ?

N. D. : Léonard est un homme qui avance dans l’existence comme on traverserait un tunnel – à ceci près qu’à l’horizon, il n’aperçoit aucune lumière. Son existence n’est justifiée par rien. Ni par les sentiments. Ni par la soif du plaisir. Ni par les mirages de l’espoir, ni par les refuges de la mémoire. Obsédé par une histoire d’amour achevée depuis sept ans, il fréquente une femme rencontrée sur « Tinder », qu’il ne parvient pas à désirer vraiment. C’est un graphiste solitaire, mais qui ne trouve aucune richesse à sa solitude. S’il mène sa vie dans son coin, en travaillant chez lui, c’est que le vivre ensemble lui est profondément impossible. Léonard est un désert d’homme, enserré par l’océan du rien.

Alors, loin de se révolter, il se laisse aller, et poursuit son quotidien d’un air grinçant. Léonard, somme toute, se fond parfaitement dans la masse, mais il n’arrive jamais vraiment à faire « comme si ». Il est toujours rattrapé, d’une manière ou d’une autre, par un sentiment d’étrangeté qui l’empêche de faire semblant que tout est normal.

V. M. : Quels sont les traits communs entre vous et le héros de votre roman ?

N. D. : Léonard n’est « rien » pour moi et je ne suis sans doute « rien » pour lui. Naturellement, il y a des ponts entre nous (la cigarette, habiter à Paris, ne pas être insensible à Bach…). Mais s’il y a une chose que je peux vous dire, c’est que Léonard n’est pas la continuation de mon nombril – ou, si vous préférez, de la personne que je suis. D’ailleurs, je n’aime pas le nombril. Pas l’organe, naturellement, mais la pulsion qu’il contient. Cette manière de s’admirer, de se croire si différent des autres, et pourtant si intéressant à leurs yeux… De croire qu’il suffit de plonger dans son ego pour exhumer les racines de l’être…

Aux heures où j’écrivais Ciel et terre, j’avais disparu. Je m’étais arraché à mes identités (sociales, biographiques, sentimentales, professionnelles…). Je me déplaçais dans un univers où je n’avais jamais mis les pieds, dont je peinais à manier la langue – mais que j’essayais, tant bien que mal, de cerner. J’ai mis du temps à comprendre ce qu’il fallait que Léonard pense, fasse, devienne. Et j’étais heureux : j’avais franchi ma peau.

[Nathan Devers a 22 ans. Normalien, il termine des études de philosophie et a notamment publié, en 2019, Généalogie de la religion aux Éditions du Cerf. Ciel et terre est son premier roman.]

Velimir Mladenović

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