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Autour de Vicence

Un recueil de nouvelles est bien conçu quand un fil rouge unifie discrètement les textes qui le composent. Dans le cas du livre de Vitaliano Trevisan, le fil rouge est la ville palladienne de Vicence, aimée comme lieu de naissance et de vie, et détestée pour l’orientation politique qu’elle a prise. Un peu les sentiments que Dante éprouva jadis pour Florence.
Un recueil de nouvelles est bien conçu quand un fil rouge unifie discrètement les textes qui le composent. Dans le cas du livre de Vitaliano Trevisan, le fil rouge est la ville palladienne de Vicence, aimée comme lieu de naissance et de vie, et détestée pour l’orientation politique qu’elle a prise. Un peu les sentiments que Dante éprouva jadis pour Florence.

Le second fil rouge est la présence, dans chaque nouvelle, d’un narrateur que nous appellerons X – double ou non de l’auteur –, dont la personnalité est particulièrement homogène : intelligent, lucide, donc désabusé, sensible mais foncièrement morbide, il vit le plus souvent en solitaire et n’est jamais heureux. Et cela dans les situations les plus diverses.

Par exemple, X, ne cessant de répéter qu’il faut fuir la déliquescente Vicence, se voit fatalement rattrapé par « sa » ville. Au cours d’un séjour en Écosse, il est hébergé par un étrange personnage, un Écossais à l’accent italien, excellent saxophoniste qui, perché sur une falaise, ne joue plus que pour les oiseaux marins. Au bout d’une nuit passée en sa compagnie, X reconnaît en lui, avec effroi, un ancien habitant de Vicence, jazzman célèbre, mystérieusement disparu après des actes monstrueux. « Ce n’est pas pour échapper à la justice que lui, McCastle, s’est retiré là-haut, mais pour s’empêcher de commettre d’autres crimes. Je crois, je suis même convaincu, qu’il vit sa situation comme une condamnation sans appel. » Notons dès le départ que toutes les nouvelles finissent mal : suicides, crimes sordides, disparition, folie, errance sans fin. Le climat général, et pas seulement en Écosse, mêle la pluie, le brouillard, les inondations, les tempêtes. Ce qui ne devrait pas décourager le lecteur, puisque le goût de la catastrophe et de l’horreur est fort répandu.

Plus loin : de retour à la ferme, X, brouillé avec sa sœur pour des questions d’argent (notons la bonne étude du milieu paysan), soigne sa vieille mère complètement dégradée avec un dévouement infini. On apprend qu’il ne fait que payer le sinistre service qu’elle lui a jadis rendu. Amours hétérosexuelles ou homosexuelles ne sont jamais heureuses. Une étrange idylle, jouant sur le dédoublement, se déroule autour d’un cimetière et s’intitule « Sur une tombe ».

Autre thème, X est architecte et se désespère (jusqu’à l’immolation par le feu) de l’abandon du projet de rénovation du théâtre de Vicence. Belle occasion pour brosser un sombre tableau de l’état de la ville palladienne, et, plus largement, de l’Italie tout entière. « Et pourtant il n’a jamais trouvé le courage de s’en aller, pensais-je, de sorte que cette ville l’a tué à petit feu, de façon démocrate chrétienne, comme du reste elle tue et ruine démocratiquement et chrétiennement, et dans tous les cas toujours sans remède, quiconque n’a pas le courage de s’en aller. » Aucune lueur d’espoir, pas plus du côté de l’art ou de l’architecture que de la politique.

Tous ces sujets, traités dans un style fluide, très bien rendu par le traducteur, témoignent d’une grande inventivité et d’une excellente connaissance de l’âme humaine. Mais le sommet du recueil (c’est bien naturel puisqu’il y est question de l’obsession de l’altitude) réside dans la nouvelle intitulée « Quand je tombe ». Seul pâle rayon de soleil du récit, l’enfance peu commune de X qui naît et grandit dans une sorte de cage en verre située au 17e étage du seul gratte-ciel de Vicence : « à mes yeux d’enfant, les cinquante et quelques mètres de vide qui entouraient et entourent l’appartement de mes parents, c’est-à-dire l’espace où j’ai grandi et où je me suis formé, des quatre côtés, ai-je pensé avec un léger frisson, représentaient une hauteur terrifiante, et donc terriblement attirante. » X envisage tout problème sous un angle philosophique : analyse de la chute dans la vie réelle et dans le rêve, ses origines et ses conséquences, sa signification et les symboles qui s’y rattachent. Malheureusement, certaines chutes, personnelles ou non, peuvent marquer toute une vie, par exemple celle, mortelle, d’un camarade de classe dont X est plus ou moins directement responsable.

Avec ce poids, la vie continue, mais pas de façon linéaire. X s’inscrit à la fac de médecine et, en fin d’études, n’ayant plus que sa thèse à rédiger, il décide de tout abandonner pour devenir couvreur. « Quitter l’Université m’avait empêché de me dessécher complètement. » Ce choix est-il logique ? Oui et non, car l’amateur d’altitude et de vide aurait pu satisfaire sa passion en se tournant tout simplement, pour se détendre, vers l’alpinisme ou le deltaplane. Deux sports qui ne sont même pas évoqués, jamais envisagés. Quoi qu’il en soit, X ne regrette pas de se retrouver parmi des « manuels » ; très à l’aise dans ce milieu un peu fruste, presque heureux, il découvre enfin des valeurs concrètes. Certains de ses amis couvreurs tombent, mais pas lui : « Je ne tombais jamais », constate-t-il cyniquement, « je faisais tomber les autres à ma place ». Il précise en outre qu’il n’est même jamais tombé amoureux. Cinzia, aux beaux yeux verts, qui l’oblige à se contredire, va-t-elle réussir à lui prouver que seul l’amour changera le monde ? La fin est ouverte : « Mais je t’ai appelée maintenant, je me disais que peut-être… Oui, a-t-elle fait. Oui quoi ? Ai-je encore fait. Oui, a-t-elle répété en riant. » Malgré tout, une lueur d’espoir.

Un livre à recommander chaudement aux amateurs de très bonne littérature, à condition peut-être qu’ils ne soient pas dépressifs. 

Monique Baccelli