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Au centre de l’enquête anthropologique : le langage. Entretien avec Éric Chauvier

À l’interface de l’anthropologie et de la fiction, Éric Chauvier a élaboré une œuvre centrée sur les interactions entre l’enquêteur et les locuteurs. Attentif aux silences, aux lapsus, au ton et au rythme des paroles, il nous présente ses dernières réflexions sur ses enquêtes.
À l’interface de l’anthropologie et de la fiction, Éric Chauvier a élaboré une œuvre centrée sur les interactions entre l’enquêteur et les locuteurs. Attentif aux silences, aux lapsus, au ton et au rythme des paroles, il nous présente ses dernières réflexions sur ses enquêtes.

Bernard Traimond : Pourquoi, dans ton dernier livre, Les Nouvelles Métropoles du désir, n’y a-t-il pas de communication verbale ? 

Éric Chauvier : Il y a beaucoup de communication non verbale ; il n’y a pas de communication verbale, parce que la ville apparaît comme mutilée, privée de sa communication verbale. Elle n’existe que par la gestuelle, les signes de regard ; c’est un bar où la communication verbale n’a pas de sens, n’a pas d’usage ni de possibilité. C’est une façon de critiquer la ville. 

BT : Pourtant, tu promulgues une anthropologie, ton « anthropologie de l’ordinaire », qui, justement, est fondée sur l’ordinaire, qui est, je te cite, « une habitude de mise en forme langagière des pratiques et des événements qui surviennent ». D’un côté, tu promulgues un certain type d’anthropologie ; et, de l’autre, tu t’en dispenses. 

EC : Les pratiques langagières, ce sont aussi toutes les manifestations phénoménales du langage, y compris dans leurs dimensions tronquées, freinées et rabougries. Et, l’une des règles, je vois souvent, dans des situations, que ce soit dans l’orphelinat ou dans un bar « branché », des communications hachées, où la communication verbale n’a pas d’existence ; et, en même temps, c’est bien là que se trouve le langage, c’est donc vers là qu’il faut aller. 

BT : Comment accèdes-tu à la réalité, sans passer par les mots ? 

EC : Du coup, je n’accède pas à la réalité, j’accède à une impression de réalité, mais le protocole est le même que pour une communication verbale. Je n’ai pas les mêmes outils, je n’ai pas les mêmes indices. Mais ça fonctionne à peu près de la même façon. Comme le dit Goffman, c’est l’« impression de réalité ». Finalement, je ne suis pas plus sûr de moi, quand il n’y a pas de mots, que quand il y a des mots.

BT : Tu mets à égalité le silence et la parole ? 

EC : Je trouve plus confortable, quand il n’y a pas de mots, puisqu’il y a moins de preuves à fournir. 

BT : Donc, si tu vas dans des lieux où il n’y a pas de mots, c’est pour te dispenser de prouver ? 

EC : Non, c’est là que, à mon avis, l’anthropologie doit aller. 

BT : Pourquoi l’anthropologie devrait aller là où il n’y a pas de mots, alors que tu expliques qu’elle fonctionne uniquement sur des mots ? 

EC : Parce que les mots – déjà formulés, déjà une réalité interprétée – sont compliqués. Ce sont les troubles psycho-affectifs : ça se passe là où il n’y a pas encore de mots ; et ça pourrait même être des situations improbables… Mais, en même temps, il y a aussi le fait : là, par exemple, je travaille sur le discours d’un élu au sujet de ma petite ville ; et, le discours d’un élu, il n’y a pas pire, finalement, parce que ça nous expose à toutes les critiques possibles : « Vous n’avez pas compris ce que qu’il a voulu dire, etc. » 

BT : Donc, en un mot, le langage sert à cacher la réalité ? 

EC : On dit plus de choses sur un clignement d’œil, sur une gestuelle – de façon impressionniste –, que sur un langage formulé… Ce que dit Bégout, et il n’a pas tort : il ne veut pas aller vers l’anthropologie, parce que tout le monde ment. Il s’en dédouane, en disant : « Tout le monde ment », ce n’est pas la peine. Mais, d’une certaine façon, il a raison ! 

BT : Donc, il donne raison à Goffman, qui ne cite jamais, qui ne fait jamais parler les gens qu’il évoque ou qu’il décrit. 

EC : C’est un peu gênant, Goffman ! Ce sont quand même des articles de journaux… ll est très méticuleux sur le cadrage de ses sources. Il ne dit pas qu’un article de journal, c’est une parole orale, mais il se prive de toutes les hésitations, de tout ce qui fait les sources de première main, même s’il l’a fait dans sa thèse. Il est quand même assez systémique, Goffman : il faut qu’il aille vers quelque chose qui ressemble à un système qui fonctionne. Et, dès lors qu’on s’intéresse à une adolescente qui hurle, à une mendiante qui te regarde d’une certaine façon, c’est antisystème. On ne peut pas faire un système là-dessus, c’est artificiel ! 

BT : Donc, ce que tu reconnais au langage, c’est justement d’exprimer des situations locales, c’est-à-dire réductibles, mais surtout séparées. 

EC : Oui, oui, oui. (Rires.) 

BT : C’est en gros ce que tu fais dans Somaland, où tu décris différentes procédures pour cacher la réalité ? 

EC : Oui, d’une certaine façon, la problématique est toujours la même. Ce langage-là étant creux, c’est un langage de communication, de communicant plutôt, la technique masque la réalité. Comme le discours est censé supporter ce langage-là, il suffit de le décrire pour voir la vacuité du langage qui est derrière. Et, à nouveau, c’est curieusement un livre où plus je fais parler les gens, moins il y a de langage. 

BT : Oui. Le prototype, c’est ce professeur de médecine qui dit : « On ne peut pas enquêter, puisqu’il n’y aura pas de sous pour le financer. » 

EC : Exactement ! Par contre, ce que dit Yacine, qui est le seul à parler vraiment, ça n’a ni queue ni tête. 

BT : Ça n’a ni queue ni tête, sauf que c’est très policé. Avec sa théorie, ce que tout chercheur dit chercher ou croit chercher. 

EC : C’est impératif de parler de façon scientifique. Ça nivelle complètement ce qu’il pourrait dire. 

BT : Ce qui est formidable, c’est que le seul qui ait un discours scientifique, c’est celui qui ne l’est pas, tout en utilisant un vocabulaire soi-disant scientifique, tout en le singeant, pourrait-on dire. 

EC : Il le singe, mais, dans une certaine mesure, il est soucieux ; il vérifie, soucieux de relier les termes qu’il utilise aux situations qu’il a observées, à sa copine, qui serait intoxiquée parce qu’elle est caissière dans ce magasin. Il ne parle pas sans preuves. 

BT : C’est le plus intelligent de toute cette ménagerie. 

EC : Il est exigeant et rigoureux, puisqu’il ménage d’énormes incertitudes. 

BT : Ce dont tu ne veux à aucun prix, si je comprends bien, c’est d’un récit préconstruit. 

EC : Mais là, avec cet élu, il va être furieux, mais chaque fois qu’il me dit quelque chose, ce n’est pas ce qu’il me dit (le contenu du message, comme disent les structuralistes), mais j’analyse la stratégie qu’il a voulu mettre en œuvre. 

BT : Ça s’appelle une analyse du discours, une analyse pragmatique du discours. 

EC : On est d’accord. On connaît ça tous les deux, sauf qu’au final ça discrédite tout ce qu’il dit. C’est de nouveau la fin du langage. Tout ce qu’il dit devient éventé.

BT : Oui, mais c’est aussi notre travail d’« éventer », pour employer ta métaphore, d’éventer le langage. 

EC : Ce langage-là, en tout cas. 

BT : Tout ce que nous avons raconté jusqu’à présent implique une échelle extrêmement réduite, c’est-à-dire une interaction entre quelques personnes seulement. 

EC : Ou pas. On peut imaginer d’analyser le langage par Skype, par image, celle de quelqu’un qui est en Nouvelle-Zélande. Mais il faut le dire, il faut le mettre en contexte, dire que c’est par Skype… 

BT : Que les propos ont été recueillis par ce procédé, qu’il n’y avait pas de relations personnelles, que les gens ne se rencontraient pas. 

EC : Une position de conférencier, immédiatement, qui va déteindre sur ce que l’on va dire, qui en engage l’économie de langage, etc. La malhonnêteté consisterait à ne pas le dire. 

BT : D’accord, mais ce sont des choses assez banales dans notre discipline. Je lisais, ce matin, le texte d’un monsieur très bien, qui raconte des biographies et donc qui répète ce que les types ont raconté de leur vie… On sait bien, depuis au moins Bourdieu copiant Sartre, qu’une biographie, c’est un récit à la gloire de la personne, comme nous le faisons tous. Ce n’est pas une critique, mais le prendre au premier degré, c’est quand même gênant ! Et l’argument qu’il me donnait, qui est tout à fait intéressant, c’est de me dire : « C’est vrai ce que je dis, ils me l’ont dit. » Et il en conclut : « C’est quand même un témoignage ! » Ce qui est vrai : dans un témoignage, le menteur témoigne. 

EC : Il a été mis en boîte. 

BT : « Mis en boîte », disent les journalistes. 

EC : Le nombre de malentendus… L’histoire récente le dit. 

BT : Ce que tu racontes, c’est un discours préétabli que j’arrive à te faire dire. 

EC : C’est très cohérent. 

BT : Si c’est cohérent ! Donc, c’est un discours préétabli que j’arrive à te faire dire, si c’est cohérent. C’est la pire méchanceté que tu puisses me dire ! 

EC : Et après, c’est une stratégie comme celles de Goffman. Goffman a étudié ça. 

BT : Ce que tu veux aussi dire, c’est que le récit téléologique, pour parler comme d’autres, cache la réalité ? 

EC : C’est ce que dit Wittgenstein, fondamentalement. L’histoire de la philosophie, rattachée à la philologie, n’est jamais que l’assombrissement ou l’opacification des conditions réelles ou circonstanciées du discours.

 

Ouvrages évoqués dans l’entretien : 

Bruce Begout, La Découverte du quotidien, Allia, 2005.
Éric Chauvier, Fiction familiale. Approche anthropolinguistique de l’ordinaire d’une famille, PUB, « Études culturelles », 2003.
Id., La crise commence où finit le langage, Allia, 2009.
Id., Anthropologie de l’ordinaire. Une conversion du regard, Anacharsis, 2011.
Id., Somaland, Allia, 2012.
Id., Les Mots sans les choses, Allia, 2014.
Id., Les Nouvelles Métropoles du désir, Allia, 2016.

Bernard Traimond

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